Histoire et culture du blues

Le Blues à Paris

Des premières blue notes glissées dans le jazz des Années folles aux festivals d'aujourd'hui, soixante-quinze ans d'une histoire d'amour discrète entre une ville et la musique noire du Sud.

Avant Broonzy : un blues qui voyage incognito

Si vous étiez un Parisien curieux de musique nouvelle au lendemain de la Grande Guerre, vous saviez que quelque chose avait changé. Le jazz des Harlem Hellfighters de James Reese Europe, débarqué à Brest le 1er janvier 1918, avait conquis la capitale en quelques mois. Les Tuileries, le Théâtre des Champs-Élysées, les cabarets de Montmartre résonnaient d'orchestres américains et de rythmes syncopés inconnus. Mais le blues, lui, restait largement invisible.

Cette invisibilité est l'un des paradoxes de l'histoire musicale franco-américaine. Le blues, qui partage avec le jazz une racine commune dans la musique afro-américaine du Sud des États-Unis, est arrivé en France beaucoup plus tard que son cousin urbain, et sous un déguisement. Il a voyagé incognito pendant trente ans dans la trompette de Sidney Bechet, dans la voix d'Alberta Hunter, dans la guitare des accompagnateurs de Joséphine Baker. Mais comme genre musical distinct, identifié et célébré pour lui-même, le blues n'a pénétré la conscience culturelle française qu'à l'été 1951, avec la première grande tournée européenne du chanteur et guitariste de Chicago Big Bill Broonzy.

Cette chronologie surprend parce qu'on imagine souvent que jazz et blues sont arrivés ensemble. Ils sont pourtant arrivés à plus de trente ans d'écart. Pour comprendre pourquoi, il faut faire un détour par la manière dont les critiques français des Années folles écoutaient cette musique, et par les hiérarchies tacites qu'ils avaient établies entre les différents genres venus de l'autre côté de l'Atlantique.

Cet article est l'histoire de cette arrivée tardive, de ses chemins détournés, de ses moments d'éclair. C'est l'histoire d'une ville qui, après avoir aimé le jazz pour son raffinement et sa modernité, a fini par aimer le blues pour ce qu'il avait de plus terrien, de plus crieur, de plus enraciné dans la douleur et dans la joie d'un peuple. C'est l'histoire de Big Bill Broonzy enregistrant Blues Singer Vol. 1 dans un petit studio parisien un soir de septembre 1951, et c'est l'histoire de Memphis Slim, fixé à Paris pendant vingt-six ans, jusqu'à sa mort en 1988. C'est l'histoire des Trois Mailletz, du Hot Club de France, de l'American Folk Blues Festival. C'est l'histoire, plus discrète, du blues français de Benoît Blue Boy et de Bill Deraime. Et c'est, en dernier lieu, l'histoire d'une scène contemporaine qui, en 2026, mêle musiciens, danseurs et passionnés autour d'une musique qui n'a jamais cessé de circuler.

La confusion blues-jazz des Années folles

Dans les années 1920, à Paris, le mot blues n'existe presque pas dans le vocabulaire musical des critiques. Quand un journaliste découvre une chanteuse afro-américaine, il parle de jazz. Quand il entend une mélodie lente et mélancolique au saxophone, il parle de negro spiritual. Quand un musicien improvise une longue plainte aux notes bleues, le critique parle de jazz hot. Le mot blues, comme genre autonome, est encore dans l'angle mort du vocabulaire français.

Cette absence n'est pas un détail. Elle reflète un fait historique précis : le blues n'a pratiquement pas été exporté commercialement en France avant la Seconde Guerre mondiale. Les grandes classic blues women américaines, qui sont les stars du blues entre 1920 et 1930 (Mamie Smith, Ma Rainey, Bessie Smith, Alberta Hunter, Sippie Wallace, Ida Cox, Victoria Spivey), enregistrent abondamment pour le marché afro-américain des disques race records, mais ces enregistrements traversent rarement l'Atlantique. Bessie Smith elle-même, surnommée l'Empress of the Blues, n'effectuera jamais de tournée européenne pendant toute sa carrière. Elle mourra dans un accident de voiture sur une route du Mississippi en 1937, sans avoir jamais vu Paris.

Mamie Smith, dont l'enregistrement de Crazy Blues en août 1920 pour Okeh Records est considéré comme l'acte de naissance commercial du blues enregistré, ne traversera pas non plus l'Atlantique. Ma Rainey, la Mother of the Blues, ne quittera pas davantage les États-Unis. Robert Johnson, le légendaire bluesman du Delta dont les enregistrements de 1936-37 deviendront fondateurs, vivra et mourra dans l'obscurité du Mississippi rural. Charley Patton, Son House, Skip James et la quasi-totalité des grands bluesmen du Delta n'ont jamais joué en Europe de leur vivant.

Cette absence physique est doublée par une absence intellectuelle. Les critiques français qui théorisent la nouvelle musique afro-américaine, à commencer par Hugues Panassié et Charles Delaunay dans les années 1930, considèrent au départ le blues comme une forme rurale et primitive, antérieure au jazz, intéressante mais secondaire. La revue Jazz Hot, lancée par Panassié en 1935, première revue mondiale entièrement dédiée au jazz, mentionne le blues mais ne le défend pas pour lui-même. Ce n'est qu'à la fin des années 1940 que Panassié changera radicalement d'avis, après avoir rencontré et écouté Big Bill Broonzy, Lead Belly et plusieurs autres bluesmen.

Pour les Parisiens des Années folles, par conséquent, le blues n'existe pas comme catégorie autonome. Il existe seulement comme une tonalité, une couleur, une nuance dans le jazz qu'ils écoutent. Cette tonalité est portée par les musiciens afro-américains qui s'installent à Paris dans les années 1920 et qui apportent avec eux, sans toujours le savoir, des éléments bluesy fondamentaux. Le plus important d'entre eux porte un nom célèbre : Sidney Bechet.

Bechet, Bricktop et les premières inflexions bluesy

Sidney Bechet, qui passe à Paris pour la première fois en 1921 avec les Jazz Kings de Benny Peyton à l'Apollo (rue de Clichy), puis revient en 1925 avec la Revue nègre au Théâtre des Champs-Élysées, est avant tout reçu comme un jazzman. Mais celles et ceux qui l'écoutent attentivement entendent autre chose. Bechet, né en 1897 à La Nouvelle-Orléans, a grandi dans une ville où le jazz et le blues étaient encore indissociables. Sa technique de vibrato exceptionnel, son sens du bend sur les notes longues, sa façon de jouer la mélodie comme une plainte, sont profondément informés par la tradition du blues. Quand Bechet joue les ballades, il joue du blues. Quand il accompagne Joséphine Baker dans La Danse sauvage, il joue du blues. Mais personne, à Paris en 1925, ne le nomme ainsi.

La cabaretière américaine Ada Smith, surnommée Bricktop à cause de la couleur rousse de ses cheveux, est l'autre grande passeuse oubliée de cette époque. Née en 1894 à Alderson, en Virginie-Occidentale, Bricktop s'installe à Paris en 1924 et ouvre rapidement son propre cabaret rue Pigalle, puis rue Fontaine, sous le nom de Chez Bricktop. Le lieu devient l'un des hauts lieux du Paris noir des Années folles. Cole Porter, qui en fera son quartier général parisien, lui compose Miss Otis Regrets. F. Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, le duc de Windsor, John Steinbeck, le maharaja de Kapurthala s'y croisent. Bricktop y chante des standards américains, des chansons grivoises, et parfois, en fin de soirée, de vrais blues. Mais le mot n'est pas encore prononcé.

Plusieurs autres femmes afro-américaines de cette génération apportent à Paris une voix bluesy. Alberta Hunter, qui sera plus tard l'une des grandes classic blues singers, séjourne à Paris en 1927 et 1928, chante au Casino de Paris avec Florence Mills. Florence Mills, surnommée la petite Florence, étoile montante de Broadway, triomphe à Paris en 1926 dans Blackbirds, avant de mourir prématurément en 1927. Toutes deux portent dans leur voix les inflexions du blues que les Parisiens entendent, sans savoir les nommer.

Cette première vague d'inflexions bluesy à Paris reste donc largement indifférenciée du jazz dans la perception du public et des critiques. Il faudra attendre la fin des années 1940 et la conversion progressive d'Hugues Panassié à la cause spécifique du blues pour que ce genre commence à exister en France comme catégorie autonome.

Hugues Panassié et l'invention française du blues

Pour qu'une scène blues parisienne existe, il a fallu d'abord qu'un homme se prenne de passion pour cette musique, en France, à un moment où aucun public français ne la connaissait. Cet homme s'appelle Hugues Panassié.

Né en 1912 à Paris dans une famille bourgeoise, Hugues Panassié grandit à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, où sa famille s'est installée pour des raisons de santé. Adolescent passionné de musique, il découvre le jazz vers 1926, à quatorze ans, à travers les disques que lui apporte un cousin. Avec une intensité presque religieuse, il se met à acheter, écouter, classer, théoriser tout le jazz qu'il peut trouver. En 1932, à vingt ans, il cofonde avec Charles Delaunay et Pierre Nourry le Hot Club de France, première association mondiale de défense du jazz comme art majeur. En 1934, il publie Le Jazz Hot, premier livre théorique en français sur cette musique, qui sera traduit en anglais en 1936 et fera autorité aux États-Unis eux-mêmes. En 1935, il lance la revue Jazz Hot, qui paraît toujours aujourd'hui et reste la plus ancienne revue de jazz au monde.

Mais Panassié, à partir des années 1940, traverse une évolution intellectuelle qui le sépare de ses anciens compagnons. Alors que la communauté jazz internationale embrasse le bebop à partir de 1945 (Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk), Panassié rejette violemment cette nouvelle musique, qu'il considère comme une trahison du jazz authentique. La rupture avec Charles Delaunay survient en 1947. Delaunay reste à Paris à la tête du Hot Club et de la revue. Panassié, lui, se replie à Montauban, où il fonde une scission, le Hot Club de Montauban, et continue à publier ses analyses dans le Bulletin du Hot Club de France.

Cette retraite à Montauban a une conséquence inattendue : elle conduit Panassié à se passionner de plus en plus pour le blues, qu'il considère comme la vraie musique noire authentique, par opposition au bebop intellectualisé qu'il rejette. En 1945, il publie La véritable musique de jazz, qui consacre déjà au blues une place centrale. À la fin des années 1940, il commence à correspondre avec plusieurs bluesmen américains, notamment Mezz Mezzrow, clarinettiste blanc qui se considère lui-même comme noir d'âme et qui est devenu un ami proche.

C'est de cette obsession panassiéenne pour le blues comme musique authentique, et de son réseau de contacts américains, que va naître la première grande tournée européenne d'un bluesman afro-américain. Cette tournée, en 1951, change l'histoire de l'écoute musicale française.

Lead Belly et Josh White, les éclaireurs

Avant Broonzy, il y a eu deux passages. Deux passages discrets, presque oubliés, mais qui ont préparé le terrain.

En 1949, l'année de sa mort, le chanteur et guitariste Huddie Ledbetter, dit Lead Belly, ancien forçat de Louisiane redevenu musicien grâce au folkloriste John Lomax, traverse l'Atlantique pour une tournée européenne. C'est la première fois qu'un bluesman afro-américain de premier plan se produit sur le sol européen. Lead Belly passe par Paris, où il donne quelques concerts modestes dans des petites salles. Son répertoire, mélange de chants de prison, de ballades folk et de blues, séduit un public encore tout petit. Il meurt à New York en décembre 1949, et ses enregistrements parisiens, modestes, ne laisseront pas de trace immédiate. Mais le précédent est là.

En 1950, c'est au tour du guitariste Josh White, autre figure du folk blues new-yorkais, de tourner en Europe. White, qui a fait carrière comme accompagnateur des grands de Broadway et comme militant politique à la Maison-Blanche sous Roosevelt, se produit lui aussi à Paris. Sa technique sophistiquée et son style très cabaret rencontrent un certain succès dans les milieux intellectuels. Mais sa version du blues est jugée par Panassié et ses amis comme trop diluée, trop éloignée des racines du Delta et de Chicago.

Il faut autre chose. Il faut un véritable bluesman du Mississippi, ayant grandi dans le Sud, ayant joué dans les juke joints, ayant connu Memphis et Chicago, capable de porter dans sa voix les cinquante années de l'histoire du genre. Panassié pense à un nom. Il connaît ses enregistrements par cœur depuis les années 1930. Il sait que cet homme, désormais sexagénaire, travaille comme concierge à l'université de l'Iowa et n'a presque plus joué depuis trois ans. Il décide de l'inviter.

Cet homme s'appelle William Lee Conley Bradley. Sur les disques, il s'appelle Big Bill Broonzy.

Big Bill Broonzy à Paris, 1951

Quand l'invitation arrive à Ames, dans l'Iowa, où Big Bill Broonzy nettoie depuis 1950 les couloirs de l'Iowa State University, le bluesman a presque renoncé. Il a soixante ans. Sa grande période de gloire à Chicago, des années 1930 jusqu'au début des années 1940, est loin. Le blues qu'il a inventé, celui des saxophones jump et des petits combos urbains, est désormais éclipsé par le Chicago Blues électrique de Muddy Waters, Howlin' Wolf et Little Walter, et par le bebop des jeunes Noirs du Nord. Broonzy lui-même, plus de 300 chansons à son catalogue, plus de mille enregistrements, s'est résigné à devenir concierge.

Mais Hugues Panassié a une idée précise. Il faut un bluesman authentique, mais aussi un bluesman articulé, capable de raconter son histoire au public européen. Broonzy, qui a déjà eu l'expérience de chanter dans les festivals folk américains avec le groupe I Come for to Sing aux côtés de Studs Terkel, correspond parfaitement à ce profil. Il sait moduler son répertoire selon le public. Il peut adoucir le blues urbain pour le rendre acceptable au public folk. Il peut, à l'inverse, plonger dans les racines rurales du genre avec une crédibilité qu'aucun autre artiste de son envergure ne peut revendiquer.

L'invitation est lancée. Broonzy accepte. Le 18 juillet 1951, il atterrit à Bruxelles, où il est accueilli par un membre du Hot Club de France. Sa première tournée européenne commence. Quelques jours plus tard, il est à Paris.

Le premier concert français de Broonzy à Paris, à l'été 1951, est un événement intime mais marquant. Pour la plupart des spectateurs, c'est la première fois qu'ils voient un véritable bluesman afro-américain sur scène. Broonzy, en costume, avec sa seule guitare acoustique, ouvre la soirée en parlant en anglais (Panassié traduit) de son enfance dans l'Arkansas, de la Grande Migration vers Chicago, du métayage, du Mississippi. Il enchaîne avec ses morceaux les plus connus : Trouble in Mind, How You Want It Done, When Will I Get to Be Called a Man, le poignant et politique Black, Brown and White (où il chante : If you're white, you're alright. If you're brown, stick around. But if you're black, oh brother, get back, get back, get back). Le public, qui s'attendait peut-être à un divertissement folklorique, comprend qu'il est en présence d'une œuvre majeure.

Le contraste avec Lead Belly et Josh White est immédiat. Broonzy a la profondeur que les Parisiens cherchaient. Sa voix grave, légèrement éraillée, son sens dramatique, son jeu de guitare puissant et nuancé à la fois, sa diction claire qui rend chaque mot compréhensible (même pour ceux dont l'anglais est rudimentaire) : tout fonctionne. La presse française, qui jusque-là utilisait le mot blues avec hésitation, commence à en parler comme d'un genre majeur à part entière.

Broonzy continue sa tournée européenne pendant l'été : Londres (où il joue à Kingsway Hall), Édimbourg (à l'Usher Hall), Hove dans le Sussex, Anvers, Amsterdam. Partout, le même triomphe. European crowds treated him like a visiting king, écrira plus tard l'historien du blues. À la fin de l'été, retour à Paris pour un événement qui va changer l'histoire du blues enregistré.

Disques Vogue et les premiers 33 tours de blues

Les 20 et 21 septembre 1951, Big Bill Broonzy entre dans le studio des Disques Vogue à Paris pour ce qui restera, soixante-quinze ans plus tard, l'un des moments les plus importants de l'histoire du blues enregistré. Le label Vogue, fondé en 1947 par Léon Cabat et Charles Delaunay (l'ancien partenaire de Panassié, brouillé avec lui depuis 1947, mais qui a la même intuition sur l'importance de ces sessions), est l'un des grands labels indépendants français de l'après-guerre. Spécialisé dans le jazz, il a déjà enregistré Django Reinhardt, Sidney Bechet, et les principaux jazzmen français.

Pour cette session, Panassié dirige la production. Il prend une décision décisive : enregistrer Broonzy seul, avec sa seule guitare, sans accompagnement de jazz band comme dans les concerts précédents. La décision est sage. Le résultat sera l'un des chefs-d'œuvre intimistes du blues acoustique d'après-guerre. 24 morceaux sont gravés en deux jours, dont des alternate takes. Le répertoire couvre toute la carrière de Broonzy, de ses premières gravures de 1927 jusqu'aux chansons de son nouveau répertoire folk blues conçu pour le public européen.

Le résultat sort en janvier 1952 sous le titre Blues Singer Vol. 1 (Vogue LD030), au format microsillon (33 tours, 25 cm). C'est, selon les spécialistes du blues international, la première fois qu'une session de blues d'un artiste contemporain paraît au format 33 tours dans le monde. Aux États-Unis, le blues est encore majoritairement vendu en 78 tours. La sortie parisienne fait donc figure de pionnière à plusieurs titres : elle introduit le blues acoustique folk dans le format moderne du LP, elle lance la deuxième carrière européenne de Broonzy, et elle ouvre durablement le marché français du blues.

Broonzy revient en France en février 1952 pour un grand concert à la salle Pleyel, qui est enregistré et dont des extraits seront ultérieurement publiés. Il revient encore le 12 mars 1952 dans les studios Vogue pour enregistrer Blues Singer Vol. 2, dans la continuité du premier volume. Ces deux albums, considérés par les critiques comme ses meilleurs enregistrements folk blues, marquent le sommet artistique de la dernière phase de sa carrière. Sa voix est encore puissante, sa diction parfaite, son jeu de guitare d'une précision absolue. Aucun symptôme du cancer de la gorge qui l'emportera six ans plus tard n'apparaît encore.

En mai 1952, c'est le folkloriste américain Alan Lomax, en mission de recherche au Musée de l'Homme à Paris, qui retrouve Broonzy entre deux concerts et enregistre avec lui plus de deux heures de conversations sur le racisme américain, l'identité noire et le statut commercial du blues. Ces enregistrements, conservés dans les archives Lomax, sont aujourd'hui consultables et constituent l'une des sources orales les plus précieuses sur la vie d'un bluesman afro-américain de cette génération.

Broonzy continue à voyager en Europe jusqu'à la fin de sa vie. Il revient à Paris à plusieurs reprises (1953, 1955, 1957), tourne en Angleterre où il influence profondément les jeunes guitaristes blancs qui formeront bientôt le British Blues Boom : John Mayall, Alexis Korner, plus tard Eric Clapton et Ray Davies. Il enregistre à Anvers, Londres, Bruxelles, Copenhague, Milan. Sa carrière européenne, à elle seule, double presque le volume de son catalogue américain. Il meurt à Chicago le 14 août 1958, d'un cancer de la gorge, à 65 ans. Muddy Waters, qu'il avait introduit à Chess Records en 1944, est l'un de ses porteurs de cercueil.

Sidney Bechet, bluesman par tempérament

Pendant que Broonzy enregistre les premières grandes sessions folk blues à Paris, un autre homme est en train de devenir, presque malgré lui, l'autre grande figure du blues parisien des années 1950. Cet homme est Sidney Bechet.

Nous l'avons croisé dans les Années folles (la Revue nègre de 1925, la bagarre de la rue Fontaine en décembre 1928, les onze mois à Fresnes, l'expulsion). Vingt ans plus tard, Bechet revient triomphalement à Paris en mai 1949 pour le premier Festival international de jazz à la salle Pleyel. En 1950, il s'installe définitivement en France, d'abord à Grigny, puis à Garches. La décennie 1950 sera son âge d'or français.

Pourquoi évoquer Bechet dans une histoire du blues parisien, alors qu'il est traditionnellement classé comme jazzman ? Parce que tout son jeu, dans ces années-là, est traversé par le blues. Bechet, né à La Nouvelle-Orléans en 1897, a grandi à une époque où le jazz et le blues étaient indissociables. Sa technique au saxophone soprano, particulièrement son célèbre vibrato très large et son sens du bend, sont des techniques de blues. Quand il joue ses ballades, et plus encore quand il joue les standards qu'il fait siens (Petite Fleur, Si tu vois ma mère, Dans les rues d'Antibes, Blue Moon), il y a toujours, sous la mélodie, une structure de blues, une blue note, une plainte. Les Parisiens des années 1950 qui pleurent en écoutant Petite Fleur en 1952 écoutent en réalité, sans le savoir, l'une des plus belles complaintes blues jamais composées en France.

Bechet enregistre énormément pendant ces années. Il joue avec l'orchestre de Claude Luter, ses Lutériens, qui sont parmi les premiers Français à comprendre l'importance du blues dans son jeu. Il triomphe à l'Olympia (notamment le 19 octobre 1955 pour fêter son disque d'or). Il devient l'idole populaire d'une France entière qui, sans avoir lu Hugues Panassié ni acheté un disque de Big Bill Broonzy, intègre le blues à son paysage sonore quotidien à travers Bechet.

Il meurt le 14 mai 1959, jour de son soixante-deuxième anniversaire, à Garches. Sa mort est ressentie comme un deuil national. Le jazz et le blues parisiens perdent à la fois leur plus grande figure populaire et l'un des derniers passeurs vivants entre La Nouvelle-Orléans des origines et la France des Trente Glorieuses.

Les Trois Mailletz et les premiers clubs blues

Dans les années 1950, le blues parisien n'a pas encore ses clubs dédiés. Il s'écoute principalement dans les clubs de jazz qui programment occasionnellement des bluesmen américains de passage, et dans les festivals ponctuels organisés par le Hot Club. Mais un lieu va, plus que tout autre, devenir le quartier général officieux du blues à Paris pendant trois décennies : Aux Trois Mailletz.

Aux Trois Mailletz, c'est un cabaret installé dans les caves voûtées du 56 rue Galande, dans le 5e arrondissement, en plein Quartier latin, à deux pas de Notre-Dame. L'établissement, qui occupe les sous-sols d'un immeuble du XIIIe siècle, ouvre au public en 1937 mais devient progressivement, à partir de la fin des années 1940, l'un des grands cabarets de la rive gauche. Il programme jazz, blues, chanson française. C'est un lieu plus intimiste que la salle Pleyel ou l'Olympia, un endroit où l'on peut entendre les artistes de très près, à quelques mètres seulement, dans une atmosphère enfumée de cabaret parisien classique.

Les Trois Mailletz accueillent au fil des ans une succession de grands noms : Léo Ferré, Georges Brassens, Boris Vian, Édith Piaf, Mouloudji y ont fait des passages. Mais pour le blues, le lieu prend toute son importance avec l'arrivée à Paris, en 1962, de Memphis Slim. Slim sera en résidence quasi-permanente aux Trois Mailletz de juin 1962 à décembre 1974, soit douze ans et demi. Pendant cette période, des centaines de soirées blues sont données dans la cave de la rue Galande. Slim y joue seul, ou accompagné de son guitariste américain Matt Guitar Murphy quand celui-ci passe à Paris, ou de musiciens français comme Mickey Baker.

L'établissement existe toujours aujourd'hui. Il a traversé toutes les époques du Quartier latin, depuis l'occupation allemande jusqu'aux décennies récentes. Sa programmation, désormais plus orientée jazz, soul et variétés que strict blues, perpétue malgré tout l'ambiance des caves voûtées d'après-guerre. C'est l'un des très rares lieux parisiens où l'on peut encore physiquement entrer dans l'espace exact où Memphis Slim a joué pendant douze ans.

D'autres lieux ont fait l'histoire du blues parisien dans cette période. Le Chat qui pêche, club de jazz installé rue de la Huchette, dirigé par Madeleine Gautier, programmait régulièrement des bluesmen américains. Le Cigale Club, plus tard l'Olympia pour les grands concerts d'événements, la salle Pleyel pour les festivals : tous ont leur place dans cette géographie.

Memphis Slim s'installe, 1962

L'événement majeur de l'histoire du blues à Paris dans les années 1960 est l'installation permanente de Memphis Slim en 1962, et le quart de siècle qu'il y passera jusqu'à sa mort en 1988. Aucun autre bluesman afro-américain n'aura, à Paris, une présence aussi continue, aussi visible, aussi structurante pour la scène locale.

John Len Chatman à Memphis le 3 septembre 1915, Memphis Slim a déjà eu, à 47 ans, une longue carrière américaine quand il décide de s'expatrier. Il a accompagné Big Bill Broonzy dans les années 1940 (Broonzy lui-même lui a conseillé de sonner moins comme Roosevelt Sykes et plus comme lui-même). Il a composé en 1947 Every Day I Have the Blues, qui deviendra l'un des grands standards du blues, repris par B.B. King, Count Basie et des dizaines d'autres. Il a dirigé sa propre formation, les House Rockers, dans les années 1940-50. Il a enregistré pour Bluebird, Mercury, Hy-Tone, Miracle, Vee-Jay, Folkways.

La rencontre avec Paris se fait en plusieurs étapes. En 1960, Slim participe à une première tournée européenne avec Willie Dixon. En 1962, il fait partie de la première édition de l'American Folk Blues Festival, organisée par les Allemands Horst Lippmann et Fritz Rau. La tournée passe par Paris. Slim y joue avec Willie Dixon. Le public parisien lui fait un triomphe. La rencontre avec la France est immédiate.

Slim, à ce moment de sa vie, traverse une crise personnelle. Il vient de divorcer aux États-Unis. Sa carrière américaine stagne. Le contraste entre l'accueil européen, où il est traité comme un artiste majeur, et la marginalisation continue qu'il subit dans son propre pays, est trop net. À Paris, il rencontre Christine Freys, une jeune Française fille d'un propriétaire de club de jazz. Ils se marient. Il décide de s'installer définitivement.

Pendant les vingt-six années suivantes, Slim devient une figure familière de la vie culturelle parisienne. Il enregistre des dizaines d'albums (avec Willie Dixon en 1962 et 1963, avec le jeune Buddy Guy sur l'album Old Times, New Times, avec Mickey Baker à plusieurs reprises, avec le label Barclay, avec Polydor, avec Black & Blue). Il apparaît dans des films français. Il écrit la musique du film À nous deux France (1970). Il anime un spectacle pédagogique, The Story of the Blues, où il joue les principaux jalons de l'histoire du blues en commentant chaque morceau avec une autorité magistrale. Il devient en quelque sorte le professeur du blues pour le public francophone.

Slim joue surtout, presque tous les soirs, aux Trois Mailletz. Sa silhouette est devenue inséparable du lieu. Grand, élégant, soixante-six ans, costume sombre, mèche de cheveux blancs caractéristique au-dessus du front, mains massives sur le clavier : il incarne pour deux générations d'amateurs français ce qu'est un bluesman authentique.

En 1986, deux ans avant sa mort, la République française le fait commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres. C'est l'une des plus hautes distinctions culturelles françaises. Slim meurt à Paris le 24 février 1988, à 72 ans. Il est enterré aux États-Unis, conformément à ses dernières volontés. Mais Paris continue de l'appeler, vingt ans plus tard, son bluesman d'adoption.

L'American Folk Blues Festival, 1962 et après

L'événement qui, peut-être plus que tout autre, a fait connaître le blues à des centaines de milliers d'Européens est l'American Folk Blues Festival. Cette tournée annuelle, créée en 1962 à l'initiative du critique allemand Joachim-Ernst Berendt et organisée par les producteurs allemands Horst Lippmann et Fritz Rau, a pendant plus d'une décennie sillonné l'Europe avec à son bord les plus grands bluesmen vivants.

L'idée est simple mais novatrice : présenter dans une même soirée, à un public européen qui n'a presque jamais entendu de blues en direct, un éventail représentatif des principaux courants du genre. Country blues acoustique, blues de Chicago électrique, harmonica blues, piano blues, chant féminin blues. La logistique est complexe (chaque artiste vient des États-Unis avec son matériel) mais les organisateurs s'en tirent.

La première édition de 1962 rassemble notamment Willie Dixon, Memphis Slim, T-Bone Walker, John Lee Hooker, Sonny Terry et Brownie McGhee, Helen Humes, Shakey Jake. La tournée passe par Paris en novembre 1962. L'effet sur le public parisien est considérable. C'est la première fois, pour beaucoup, qu'ils voient simultanément autant de figures fondatrices du genre.

Les éditions suivantes amplifient le phénomène. 1963 : Big Mama Thornton, Sonny Boy Williamson II (Rice Miller), Memphis Slim, Willie Dixon, Matt Guitar Murphy, Lonnie Johnson, Otis Spann, Muddy Waters. 1964 : Howlin' Wolf, Sonny Boy Williamson II, Hubert Sumlin, Sleepy John Estes, Lightnin' Hopkins, Sugar Pie DeSanto. 1965 : Big Mama Thornton, Buddy Guy, Roosevelt Sykes, Doctor Ross, Mississippi Fred McDowell, John Lee Hooker. Chaque édition est un événement majeur. Les jeunes musiciens européens (Jimmy Page, Jeff Beck, Eric Clapton, John Mayall en Angleterre, Manfred Mann en Allemagne, plus tard la nouvelle génération française) découvrent là, en direct, ce qu'ils n'avaient connu jusque-là que sur disque.

Les concerts parisiens de l'American Folk Blues Festival se tiennent à l'Olympia, à la salle Pleyel, parfois au Théâtre des Champs-Élysées. Les programmations parisiennes sont systématiquement diffusées à la radio par Europe N°1 (animateurs Frank Ténot et Daniel Filipacchi, grands défenseurs du blues à l'époque). Plusieurs concerts sont filmés et constituent aujourd'hui des documents essentiels de l'histoire du genre.

L'American Folk Blues Festival, dans sa forme originale, s'éteint en 1972 après dix éditions. Mais il sera ressuscité ponctuellement dans les décennies suivantes. Surtout, il aura formé toute une génération d'amateurs européens, jeté les bases d'un marché pérenne pour le blues, et préparé le terrain pour la formidable irruption du British Blues dans la deuxième moitié des années 1960.

Mickey Baker, le réfugié de Harlem

Pendant que Memphis Slim s'installe rive gauche, un autre Afro-Américain choisit Paris pour fuir le racisme américain. Il s'appelle Mickey Baker, ou plus officiellement McHouston Baker. Né le 15 octobre 1925 à Louisville, dans le Kentucky, élevé en orphelinat, monté à New York à seize ans, il y est devenu pendant les années 1950 l'un des guitaristes de studio les plus demandés des États-Unis.

Avant Paris, Baker a une carrière américaine éclatante. Il joue sur la version originale de Shake, Rattle and Roll de Big Joe Turner. Il accompagne Ray Charles, Ruth Brown, Big Joe Turner sur les hits Atlantic Records. Il joue sur les versions originales de Fever de Little Willie John et de I Put a Spell on You de Screamin' Jay Hawkins. Avec la chanteuse Sylvia Vanderpool, il forme le duo Mickey & Sylvia qui enregistre en 1956 le tube Love Is Strange, classé dans les hit-parades américains. À la fin des années 1950, il publie plusieurs méthodes d'apprentissage de la guitare blues, rock et jazz qui feront référence.

Mais Mickey Baker est noir dans l'Amérique de Jim Crow. Malgré son succès commercial, malgré la propriété de plusieurs studios à New York, malgré son statut établi de musicien professionnel, il continue à subir au quotidien les humiliations de la ségrégation : hôtels qui refusent de l'accueillir, restaurants qui refusent de le servir, taxis qui ne s'arrêtent pas. Sa formule, plus tard, restera mémorable : l'argent ne sert à rien dans un pays où il m'est impossible de le dépenser.

Au tout début des années 1960, Baker prend la décision de quitter les États-Unis. Il rejoint à Paris son ami Memphis Slim, qui s'y est installé peu avant. Il s'établit dans la capitale française et commence rapidement une seconde carrière.

Cette seconde carrière a deux faces. D'un côté, Baker continue à jouer du blues, enregistre avec Memphis Slim plusieurs disques, participe au festival de Montreux en 1973, enregistre pour le label français Black and Blue avec les Aces de Chicago (les frères Myers, le batteur Fred Below, le guitariste Jimmy Rogers) un mémorable disque de Chicago blues. De l'autre, il devient l'un des grands arrangeurs et guitaristes de studio de la chanson française des années yé-yé. Il arrange les disques de Ronnie Bird, de Françoise Hardy, de Sylvie Vartan, de Billy Bridge. Il devient en 1962 le contributeur clé à l'émission Salut les copains. Pour la chanteuse Chantal Goya, il produit les disques RCA entre 1964 et 1967 et lui compose plusieurs morceaux dont Tant de joies. En 1966, il apparaît dans une scène du film Masculin Féminin de Jean-Luc Godard.

Baker traverse également une période de dépression et de désamour de la scène française des années 1960. Il dira plus tard que les musiciens et chanteurs yé-yé manquaient à ses yeux de la volonté et de la conscience professionnelle qu'il avait connue aux États-Unis. Il s'installera plus tard à Toulouse, puis dans le village de Montastruc-la-Conseillère, en Haute-Garonne, où il vivra jusqu'à sa mort. En 1993, il enregistre avec le groupe français Blues Fellows un dernier disque, Farewell To The Blues, qui ressort sa vieille Gibson électrique. Il joue épisodiquement au Cirque d'Hiver à Paris pour l'anniversaire du magazine Soul Bag, aux côtés de Junior Wells et Billy Branch.

Mickey Baker meurt le 27 novembre 2012 à Montastruc-la-Conseillère, à 87 ans. Sa carrière française aura duré plus de cinquante ans. Il aura été, à sa manière, le pont entre le blues afro-américain le plus authentique (qu'il continuait à jouer pour les puristes) et la chanson populaire française la plus commerciale (qu'il imprégnait discrètement, par ses arrangements et ses choix de guitare, des couleurs du blues).

Les autres expatriés : Dupree, Cousin Joe et compagnie

Memphis Slim et Mickey Baker n'ont pas été seuls. Plusieurs autres bluesmen afro-américains ont choisi l'Europe, et particulièrement la France, pour fuir le racisme américain. Tous n'y ont pas résidé en permanence comme Slim, mais tous y ont laissé des traces.

Champion Jack Dupree (William Thomas Dupree, né le 4 juillet 1910 à La Nouvelle-Orléans, mort le 21 janvier 1992 à Hanovre) est le grand itinérant de cette diaspora. Pianiste boogie-woogie de La Nouvelle-Orléans, élevé dans le même orphelinat (Colored Waifs' Home) que Louis Armstrong, ancien boxeur professionnel d'où son surnom de Champion, ancien prisonnier de guerre des Japonais (deux ans dans un camp), Dupree quitte les États-Unis fin 1958 après son passage chez Atlantic pour l'album Blues from the Gutter. Il s'installe successivement en Suisse, au Danemark, en Angleterre, en Suède et finalement en Allemagne. Il ne réside pas durablement à Paris, mais il y passe régulièrement pour enregistrer chez Vogue dans les années 1960 et 70, notamment ses séances avec Mickey Baker. Sa technique de barrelhouse et ses chansons souvent inspirées de la prison (Angola Blues) ou de la dépendance (Junker's Blues, repris par Fats Domino dans The Fat Man) ont une influence majeure sur le boogie-woogie européen.

Cousin Joe (Pleasant Joseph, 1907-1989), pianiste et chanteur de blues de La Nouvelle-Orléans, fait des séjours répétés à Paris dans les années 1960 et 1970. Il enregistre chez Black and Blue. Memphis Slim et Cousin Joe, l'un des disques marquants de cette période, signe leur collaboration parisienne.

Wild Bill Davis, Milt Buckner, Arnett Cobb, Eddie Lockjaw Davis, Buddy Tate font partie des nombreux musiciens à la frontière du jazz et du blues qui passent régulièrement par Paris pour des résidences plus ou moins longues. Le label parisien Black and Blue, fondé en 1968 par Jacques Périn et Jean-Marie Monestier, joue un rôle essentiel dans l'enregistrement de tous ces musiciens. Le label publiera, jusqu'à sa quasi-cessation d'activité dans les années 2010, des centaines d'albums de blues et de jazz, devenant le principal label français dédié à cette musique.

Plus tard, dans une autre période, c'est le chanteur et guitariste afro-américain Eric Bibb, fils du folksinger Leon Bibb, qui choisit Paris comme port d'attache de sa carrière européenne dans les années 1990, à la suite de Mickey Baker dont il connaît personnellement le parcours et dont il s'inspire pour sa propre expatriation. Bibb vivra principalement en Suède mais effectuera de très nombreux concerts à Paris.

Tous ces musiciens, ensemble, font de la France des années 1960 et 1970 l'un des foyers européens du blues, aux côtés de l'Angleterre. Mais la France a une particularité par rapport à son voisin britannique : la rareté de jeunes musiciens locaux qui jouent du blues. En Angleterre, dans les années 1960, des dizaines de jeunes Blancs s'emparent du blues américain et le transforment. En France, le mouvement tarde. Il faudra attendre l'irruption britannique pour qu'une scène blues française émerge enfin.

Le British Blues débarque à Paris

Au milieu des années 1960, un événement va transformer la perception du blues en France : l'irruption du British Blues. Des jeunes Anglais blancs, formés à l'école des disques de Muddy Waters, Howlin' Wolf, Sonny Boy Williamson II et Big Bill Broonzy, sont en train de réinventer le genre dans une version électrique amplifiée qui va conquérir le monde.

Le mouvement britannique commence avec Alexis Korner et Cyril Davies, fondateurs en 1961 du groupe Blues Incorporated, par lequel passeront Mick Jagger, Charlie Watts, Eric Burdon. Il se développe avec John Mayall et ses Bluesbreakers, qui formeront pratiquement toute la guitare blues anglaise (Eric Clapton, Peter Green, Mick Taylor passent dans ses rangs). Il explose avec les Rolling Stones (qui empruntent leur nom à un morceau de Muddy Waters), les Yardbirds, le Cream d'Eric Clapton, et toute la deuxième vague (Fleetwood Mac originel de Peter Green, Led Zeppelin).

Pour le public français, ces groupes britanniques sont une révélation. Ils jouent en 1965-1966 dans les grandes salles parisiennes (Olympia, Palais des Sports). Ils sont diffusés à la radio (RTL, Europe N°1) et bientôt à la télévision dans Salut les copains et Sacha Show. Et surtout, ils permettent à la jeune génération française, qui n'a pas l'oreille acoustique pour le blues rural américain, de découvrir le blues par procuration anglaise.

L'effet est massif. Les jeunes Français qui écoutent les Rolling Stones et qui apprennent que Little Red Rooster est une chanson de Willie Dixon, ou que la musique de The Last Time est inspirée de l'arrangement de Buddy Guy, remontent à leur tour aux sources américaines. Les disquaires parisiens spécialisés dans le rock voient leurs commandes de Muddy Waters, B.B. King, John Lee Hooker, Howlin' Wolf, Lightnin' Hopkins exploser à partir de 1966.

Cette nouvelle vague de public va, à l'horizon de quelques années, donner naissance à la première génération de musiciens français qui jouent et chantent le blues. Pas comme des pasticheurs des bluesmen américains, mais comme des musiciens qui essayent d'incarner cette musique dans leur propre langue, avec leurs propres mots, leur propre histoire. Cette génération s'appellera, parmi d'autres : Benoît Blue Boy, Bill Deraime, Patrick Verbeke, Mike Lécuyer, Jean-Jacques Milteau.

Le passage du blues parisien d'une scène consommée (qui écoute les Américains de passage) à une scène créée (qui produit ses propres bluesmen francophones) est probablement l'événement majeur de la décennie 1970.

La naissance du blues français

Le blues français comme genre identifiable naît à la fin des années 1970. Avant cette date, plusieurs artistes français avaient chanté du blues, mais soit en anglais (comme les Variations dans les années 1960), soit dans des registres frontière entre folk et blues (comme Colette Magny dont l'engagement folk-blues remonte aux années 1960, avec Mickey Baker en accompagnateur sur le morceau Melocoton). La nouveauté des pionniers de la fin des années 1970 est d'écrire et de chanter le blues en langue française, dans des textes originaux, en revendiquant l'héritage afro-américain tout en l'adaptant au contexte hexagonal.

Mike Lécuyer, premier 45-tours

Le premier à publier un 45-tours de blues chanté en français est Mike Lécuyer, en 1977, avec Des vacances / Frankenstein Boogie chez Crypto/RCA. Son premier album, À 7 plombes du mat' blues, sort en 1978. Lécuyer, harmoniciste et chanteur, est resté un acteur discret mais essentiel de la scène. La Blues Foundation américaine lui décernera plus tard, en 2012, l'un de ses Keeping the Blues Alive Awards dans la catégorie internationale.

Benoît Blue Boy, le titi parisien du blues

L'artiste qui aura, sur la durée, l'impact le plus profond sur le blues français est sans doute Benoît Blue Boy. Né Benoît Billot à Paris le 24 mai 1946, étudiant aux Beaux-Arts dans les années 1960, il découvre tôt l'harmonica et le blues. En 1970, il part pour deux ans à Los Angeles, où il croise Stevie Wonder, Carole King, James Taylor et Albert King. En 1972, il rencontre Zachary Richard en Louisiane et découvre la musique cadienne (cajun). Les deux musiciens, qui chantent l'un en français, l'autre en cajun, reconnaissent une parenté immédiate.

De retour en France, Benoît Blue Boy publie en 1979 son premier album éponyme chez Vogue. C'est, à proprement parler, le premier album de blues entièrement chanté en français par un artiste français. Le ton, immédiatement, est singulier : Blue Boy utilise la langue française avec l'humour et la dérision qu'il associe à la manière Boris Vian. Il chante le blues bien de chez nous, dans une perspective qu'il revendique comme parisienne, populaire, sans complexes. Son deuxième album, Original (Vogue, 1980), confirme le succès. En juin 1982, il joue à l'Olympia dans le cadre du festival Le Rock d'Ici.

Blue Boy sera, pendant plus de quarante ans, le grand passeur du blues francophone. Il enregistre une vingtaine d'albums, dirige le groupe Les Tortilleurs, collabore avec Lazy Lester, Geraint Watkins, Freddie Roulette, Frank Goldwasser. Il dirige les premiers albums de Paul Personne et de Patrick Verbeke. Il reçoit le trophée du Meilleur artiste de blues aux Trophées France Blues en 1998 et celui de Meilleur compositeur blues français en 2001. En 2017, il publie À boire et à manger à Saint-Germain-des-Prés, un retour symbolique aux racines du quartier mythique. Son groupe est encore actif aujourd'hui : Résolument Bleu est sorti en 2020.

Bill Deraime, le bluesman engagé

Presque la même année, un autre Français commence à chanter le blues dans sa langue. Il s'appelle Bill Deraime, de son vrai nom Alain Deraime, né le 3 février 1947 à Senlis dans l'Oise. Élevé dans une école catholique où il découvre le gospel à travers un prêtre qui anime une chorale en anglais, il abandonne ses études de médecine puis de kinésithérapie pour venir vivre à Paris en 1968, en pleine effervescence de mai. Il s'installe à Montmartre, où il joue dans les rues et dans les hootenannies du Centre américain du boulevard Raspail. Le surnom Bill lui vient de sa pratique habituelle de chanter les morceaux de Big Bill Broonzy.

Deraime cofonde en 1969 le TMS Folk Center, qui combine concerts et aide aux toxicomanes. En 1971, il lance le Back Door Jug Band, qui mêle musique et prévention. Pendant les années 1970, il joue dans toutes sortes de configurations, notamment avec sa femme Florentine, l'harmoniciste Chris Lancry et le futur Jean-Jacques Milteau.

Son premier album éponyme sort en 1979. Mais c'est le suivant, Plus la peine de frimer, paru en 1980, qui le révèle au grand public avec le morceau Faut que j'me tire ailleurs. En 1981, son tube Babylone tu déconnes, un mélange blues-reggae aux paroles politiquement engagées, devient l'un des plus grands succès du blues hexagonal. Bill Deraime sera repris par Johnny Hallyday en 1983 (Laisse-moi une chance). En 1983, il enregistre un double album live à l'Olympia.

Comme Benoît Blue Boy, Bill Deraime se méfie des paillettes du show-business et se retire à plusieurs reprises. Son retour avec Toujours du bleu en 1989, dont est extrait le hit Sur le bord de la route (adaptation française de Sittin' on the Dock of the Bay d'Otis Redding et Steve Cropper, autorisée par Cropper lui-même), confirme sa place dans le paysage. Il prend sa retraite en 2021.

Patrick Verbeke et la deuxième vague

À la suite de Blue Boy et Deraime, plusieurs autres figures émergent. Patrick Verbeke, guitariste virtuose dont le premier album Blues in my Soul sort chez Underdog-Carrère en 1981, marque toute une génération avant sa disparition en août 2021. Paul Personne, né en 1949, membre du groupe Backstage dans les années 1970, lance sa carrière solo à partir des années 1980 et devient l'un des grands noms du blues-rock français. Fred Chapellier, guitariste, représente la France à l'International Blues Challenge de Memphis en 2012 et joue dans le trio des Vieilles Canailles avec Jacques Dutronc, Johnny Hallyday et Eddy Mitchell en 2014. Le groupe toulousain AWEK, formé en 1995, accumule plus de 1 800 concerts et 12 albums avant son entrée au Blues Hall of Fame français en 2021.

Jean-Jacques Milteau, l'harmonica de France

Si le blues français a un grand instrumentiste de réputation internationale, il s'appelle Jean-Jacques Milteau. Né en 1950, il découvre l'harmonica adolescent dans les caves parisiennes des années 1960 et 1970. Il est l'un des compagnons de route de Bill Deraime dans les communautés de Montmartre. Il joue dans le Back Door Jug Band.

Sa carrière personnelle décolle dans les années 1980. Il devient l'un des harmonicistes de blues les plus respectés au monde, comparable par sa virtuosité technique aux Américains Charlie Musselwhite ou Sugar Blue. Il enregistre une vingtaine d'albums. Il gagne deux Victoires de la Musique : pour Explorer en 1991 et pour Memphis en 2001. Il anime depuis 2001 l'émission Bon temps rouler sur TSF Jazz, chaque semaine.

Milteau accompagne presque tous les bluesmen américains qui passent à Paris depuis trente ans. Sa technique d'harmonica, sa précision rythmique, son sens des chorus mélodiques en font le partenaire rêvé pour les grands. Il est aussi un homme d'écoles : il enseigne, il publie des méthodes, il transmet à toute une génération d'harmonicistes français.

Il représente, dans le paysage du blues parisien, la figure de la continuité technique. Là où Benoît Blue Boy et Bill Deraime ont apporté la langue française et la mélodie populaire, Milteau a apporté l'excellence instrumentale, le respect des codes du genre, la maîtrise des références américaines.

Soul Bag, France Blues et la presse spécialisée

L'existence d'une scène structurée passe aussi par l'existence d'une presse spécialisée. Le blues français a ses revues, ses associations, ses radios. Cet écosystème mérite d'être mentionné parce qu'il fait, à sa manière discrète, le travail de mémoire et de promotion sans lequel rien ne tient.

La revue Soul Bag, fondée à Paris en 1968, est la grande référence francophone pour le blues, la soul et le rhythm and blues. Encore en activité aujourd'hui, elle paraît tous les trois mois, publie des dossiers approfondis, des interviews, des critiques d'albums et de concerts. Son équipe rédactionnelle, dirigée pendant des décennies par Jacques Périn, a constitué l'une des plus grandes bases de connaissances francophones sur la musique afro-américaine. C'est aussi Soul Bag qui organise certains des grands événements blues parisiens, dont les fameuses soirées d'anniversaire au Cirque d'Hiver.

L'association France Blues, créée plus récemment, fédère les amateurs, les festivals et les clubs blues de l'hexagone. Elle remet chaque année des trophées (les Trophées France Blues) qui récompensent les artistes français. Le Collectif des Radios Blues, fondé en 2003, regroupe les animateurs des nombreuses émissions de blues qui existent en France, en Belgique et au Québec.

Plusieurs émissions radio ont marqué l'histoire du blues parisien. Bon temps rouler animé depuis 2001 par Jean-Jacques Milteau sur TSF Jazz est l'une des références hebdomadaires. Georges Lang sur RTL a longtemps incarné, avec son émission nocturne, la passion radiophonique du blues à la française. Sur France Inter et France Musique, plusieurs producteurs (dont Alex Dutilh, Claude Carrière) ont défendu le blues avec constance.

Sur le plan littéraire, l'œuvre de Gérard Herzhaft, auteur du Grand Dictionnaire du blues (1981, plusieurs rééditions), reste la référence francophone absolue. Herzhaft, fait Keeping the Blues Alive Award par la Blues Foundation américaine en 2014 dans la catégorie Littérature, a écrit une encyclopédie qui fait autorité dans toute la francophonie. Le journaliste David Baerst, en 2015, publie chez Camion Blanc les deux gros volumes d'Hexagone Blues, somme de 1 500 pages sur la scène blues française qui comporte plus d'une centaine de portraits d'artistes français et des chapitres thématiques sur les rapports entre le blues et le cinéma, la littérature, la radio, la presse en France.

Le retour du blues dansé

Le blues est avant tout, dès ses origines, une musique de danse. Dans les juke joints du Mississippi, dans les rent parties de Harlem, dans les honky-tonks du Texas, le blues était inséparable des corps qui le dansaient en couples serrés, lents, dans une grammaire intime que les danseurs appelaient slow drag, grind, ou plus simplement blues dancing. Cette tradition dansée a survécu de manière souterraine pendant un siècle, principalement dans les communautés afro-américaines. Sa réintroduction dans les scènes européennes, et notamment parisienne, est un phénomène plus récent.

La renaissance du blues dansé en Occident est étroitement liée à celle du Lindy Hop dans les années 1980 et 1990. Quand le revival du Lindy Hop commence en Suède (Herräng Dance Camp à partir de 1982) et aux États-Unis, les danseurs et danseuses fatigué·es d'une nuit entière de swingouts athlétiques cherchent en fin de soirée une musique plus lente, plus intime, sur laquelle ralentir. Les organisateurs commencent à programmer des morceaux blues lents en after-hours. Cette pratique, d'abord marginale, devient progressivement un genre dansé à part entière.

À partir des années 2000, des festivals de danse exclusivement blues commencent à se monter aux États-Unis (BluesShout!, Mile High Blues, Steel City Blues, plus tard Trippin' Blues). En Europe, le mouvement suit. La Stockholm Blues Fest en Suède, et bientôt d'autres festivals européens, accueillent une scène internationale en pleine croissance.

Une figure incontournable de cette renaissance est l'enseignant et historien afro-américain Damon Stone, considéré internationalement comme l'une des principales autorités contemporaines sur les blues idiom dances. Stone, basé aux États-Unis, parcourt le monde pour enseigner les formes traditionnelles du blues dansé (slow drag, fishtail, ballroomin', struttin', jukin') et pour transmettre l'histoire afro-américaine de ces danses. Il viendra à plusieurs reprises enseigner à Paris.

À Paris, la scène blues dance émerge dans les années 2010. Plusieurs écoles de danse swing introduisent des cours hebdomadaires de blues. Des collectifs et associations organisent des soirées dédiées. Le festival international Paris Midnight Blues, lancé par l'association Groov'it, devient le rendez-vous phare du blues dansé en France. Le festival Backdoor to Blues complète l'offre francilienne avec une formule plus intimiste.

Cette scène blues dance contemporaine entretient un rapport particulier avec son histoire. Plus encore qu'au Lindy Hop, qui s'est diffusé depuis longtemps dans des contextes blancs, le blues dansé arrive en France avec une conscience aiguë de ses racines afro-américaines. Les enseignants, les organisateurs, les danseurs sérieux savent que cette danse vient des juke joints du Mississippi, qu'elle a porté pendant des décennies une mémoire de résistance contre la ségrégation, qu'elle ne peut être pratiquée aujourd'hui sans une certaine forme d'attention à cette histoire. Les conférences, les projections, les conversations entre danseurs sur le blues comme musique d'identité noire font partie intégrante de la pratique.

La scène blues parisienne aujourd'hui

La scène blues parisienne contemporaine, en 2025-2026, est dispersée mais vivante. Elle ne ressemble plus du tout à celle des années 1960-1970 où le blues se concentrait dans quelques caves et où Memphis Slim incarnait à lui seul l'essentiel. Elle est aujourd'hui composée de plusieurs cercles qui se chevauchent : la scène musicale des concerts et clubs, la scène dansée des bals et festivals, la scène radiophonique et éditoriale qui assure la transmission.

Du côté musical, plusieurs lieux programment régulièrement du blues. Le Caveau des Oubliettes (52 rue Galande, 5e), dans des caves voûtées du XIIe siècle au cœur du Quartier latin, accueille presque chaque soir des concerts piano-blues et des jams session. Le 38Riv Jazz Club (38 rue de Rivoli, 4e), petit club intime du Marais, programme jazz et blues acoustique. Le Studio de l'Ermitage (8 rue de l'Ermitage, 20e), installé dans une ancienne biscuiterie de Ménilmontant, accueille jazz, blues et musiques du monde. Le New Morning (7-9 rue des Petites-Écuries, 10e), salle historique ouverte en 1981, continue de programmer occasionnellement des grands noms du blues international.

Plus loin de la capitale mais en région parisienne, des festivals comme Blues sur Seine (festival itinérant dans les Yvelines), Blues sur Suresnes, ou Cahors Blues Festival (en région) attirent un public francilien important.

Du côté dansé, le rendez-vous phare est le Paris Midnight Blues, organisé chaque année début mai par l'association Groov'it. Ce festival international, l'un des plus reconnus d'Europe pour la danse blues, rassemble pendant plusieurs jours des danseurs venus de toute l'Europe et au-delà. Il propose huit professeurs de réputation internationale, des soirées qui s'étirent souvent jusqu'à cinq heures du matin, des concerts live, des DJ-sets, des compétitions à plusieurs niveaux, et même des croisières dansantes sur la Seine. Le festival se tient dans des lieux d'exception au cœur de Paris et représente, pour beaucoup de danseurs francophones, le moment de l'année où la communauté blues française se retrouve. Le Backdoor to Blues complète l'offre francilienne avec un format plus intimiste, et plusieurs écoles parisiennes proposent des cours de danse blues hebdomadaires. Des bals blues sont organisés tout au long de l'année par différents collectifs et organisateurs, parmi lesquels le bureau du Blues de Bruno Baker. L'agenda complet est disponible sur Swingin.paris.

Du côté radiophonique, Bon temps rouler de Jean-Jacques Milteau reste la référence hebdomadaire sur TSF Jazz. Les podcasts spécialisés se multiplient. La Blues Actu Radio, webradio dédiée, diffuse 24 heures sur 24.

Du côté artistique, la nouvelle génération du blues français se révèle. Le guitariste texan Neal Black, installé en France depuis 2004, enregistre régulièrement pour le label français Dixiefrog Records. Des chanteuses comme Véronique Gayot, des groupes comme AWEK, The Diggers, des artistes solo comme Stan Noubard Pacha, Nico Duportal, Manu Lanvin portent une scène blues hexagonale plus diversifiée que jamais.

Plus de soixante-quinze ans après le premier passage de Big Bill Broonzy à Paris, le blues a définitivement trouvé sa place dans la capitale française. Il n'est plus une musique étrangère importée mais une tradition partagée, à la fois fidèle à ses racines afro-américaines et travaillée par un siècle de réinterprétation locale. Cette double appartenance, à l'histoire mondiale du blues et à l'histoire parisienne, est ce qui fait la singularité de la scène d'aujourd'hui. Et c'est cette singularité qui, espérons-le, continuera à attirer chaque année une nouvelle génération d'amateurs, de danseurs et de musiciens dans les caves de la rue Galande, sur les pistes du Paris Midnight Blues, devant la scène du New Morning, ou dans les soirées plus discrètes qui font, depuis Big Bill Broonzy, l'âme du blues à Paris.

Frise chronologique du blues à Paris

1918. L'orchestre des Harlem Hellfighters de James Reese Europe débarque à Brest le 1er janvier. Le jazz arrive en France, le blues voyage avec lui sans être identifié comme tel.
1920. Aux États-Unis, Mamie Smith enregistre Crazy Blues, considéré comme le premier disque commercial de blues. Le disque ne traverse pas l'Atlantique mais marque l'entrée du blues dans l'industrie du disque.
1921. Sidney Bechet, originaire de La Nouvelle-Orléans, joue pour la première fois à Paris à l'Apollo (rue de Clichy) avec les Jazz Kings de Benny Peyton. Son jeu, profondément informé par le blues, est perçu comme jazz.
1924. Ada Smith dite Bricktop ouvre son cabaret à Pigalle. La haute société internationale s'y croise. Bricktop chante parfois du blues sans que le mot soit prononcé.
2 octobre 1925. Première de la Revue nègre au Théâtre des Champs-Élysées avec Sidney Bechet et Joséphine Baker. La scène française découvre l'art afro-américain dans toute sa force.
1932. Hugues Panassié, Charles Delaunay et Pierre Nourry fondent le Hot Club de France, première organisation mondiale dédiée au jazz.
1934. Publication par Hugues Panassié du Jazz Hot, premier livre théorique français sur le jazz, traduit en anglais en 1936.
1935. Premier numéro de la revue Jazz Hot, première revue mondiale entièrement dédiée au jazz et toujours publiée aujourd'hui.
1947. Rupture entre Panassié et Delaunay sur la question du bebop. Panassié, replié à Montauban, se consacre désormais davantage au blues.
1947. Fondation des Disques Vogue par Léon Cabat et Charles Delaunay, futur grand label du blues parisien.
1949. Lead Belly traverse l'Atlantique pour une tournée européenne. Premier passage d'un bluesman afro-américain de premier plan sur le sol français.
1949. Retour triomphal de Sidney Bechet au premier Festival international de jazz à la salle Pleyel (8-15 mai).
1950. Tournée européenne de Josh White. Sidney Bechet s'installe définitivement en France, d'abord à Grigny, puis à Garches.
18 juillet 1951. Big Bill Broonzy débarque à Bruxelles à l'invitation du Hot Club de France. Sa première tournée européenne commence. Naissance du blues comme genre identifié en France.
20-21 septembre 1951. Big Bill Broonzy enregistre à Paris les 24 morceaux du futur Blues Singer Vol. 1 pour Disques Vogue, sous la direction d'Hugues Panassié. Premier album de blues paru au format 33 tours dans le monde.
Janvier 1952. Sortie de Blues Singer Vol. 1 (Vogue LD030). Le blues acoustique fait son entrée dans le format moderne du microsillon.
Février 1952. Concert majeur de Big Bill Broonzy à la salle Pleyel.
12 mars 1952. Broonzy revient aux studios Vogue pour enregistrer Blues Singer Vol. 2.
Mai 1952. Alan Lomax rencontre Broonzy à Paris et enregistre deux heures d'interviews désormais conservées dans les archives Lomax.
1952. Sidney Bechet enregistre Petite Fleur, qui devient l'un des plus grands succès populaires du blues mélodique en France.
14 août 1958. Mort de Big Bill Broonzy à Chicago d'un cancer de la gorge. Muddy Waters porte son cercueil.
14 mai 1959. Mort de Sidney Bechet à Garches, le jour de son 62e anniversaire. La France entière pleure son bluesman d'adoption.
Début des années 1960. Mickey Baker fuit le racisme américain et s'établit à Paris où il rejoint son ami Memphis Slim. Il devient l'un des arrangeurs phares de la scène yé-yé.
1962. Première édition de l'American Folk Blues Festival, créé par Horst Lippmann, Fritz Rau et Joachim-Ernst Berendt. La tournée passe à Paris en novembre.
Juin 1962. Memphis Slim s'installe définitivement à Paris après le festival. Il prend résidence aux Trois Mailletz (56 rue Galande), où il jouera jusqu'en décembre 1974.
1963. Deuxième édition de l'American Folk Blues Festival avec Muddy Waters, Sonny Boy Williamson II, Otis Spann, Big Mama Thornton.
1964-1965. Les éditions suivantes du Festival font venir Howlin' Wolf, Hubert Sumlin, Buddy Guy, John Lee Hooker. Tous passent par Paris.
1966. Mickey Baker apparaît dans Masculin Féminin de Jean-Luc Godard.
1968. Fondation de la revue Soul Bag par Jacques Périn, principale référence francophone pour blues, soul et R&B.
1968. Création du label parisien Black and Blue par Jacques Périn et Jean-Marie Monestier, qui publiera des centaines d'albums de blues et de jazz dans les décennies suivantes.
8 décembre 1974. Mort de Hugues Panassié à Montauban. Le premier théoricien français du jazz et du blues a 62 ans.
1977. Mike Lécuyer publie chez Crypto/RCA le premier 45-tours de blues chanté en français : Des vacances / Frankenstein Boogie.
1979. Benoît Blue Boy publie chez Vogue son premier album éponyme, considéré comme le premier album entièrement consacré au blues chanté en français.
1979. Bill Deraime sort son premier album éponyme. La scène du blues francophone est lancée.
1980. Plus la peine de frimer de Bill Deraime sort en disque et révèle au grand public le bluesman de Senlis.
1981. Patrick Verbeke publie Blues in my Soul chez Underdog-Carrère. Bill Deraime sort Babylone tu déconnes, tube du blues hexagonal.
1981. Publication du Grand Dictionnaire du blues de Gérard Herzhaft, référence francophone absolue.
1986. Memphis Slim est fait commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres par le ministère français de la Culture.
24 février 1988. Mort de Memphis Slim à Paris à 72 ans, après vingt-six ans de résidence française.
1991. Jean-Jacques Milteau reçoit la Victoire de la Musique pour l'album Explorer.
21 janvier 1992. Mort de Champion Jack Dupree à Hanovre, dernier des grands pianistes blues de La Nouvelle-Orléans expatriés en Europe.
2001. Jean-Jacques Milteau reçoit sa seconde Victoire de la Musique pour Memphis, et lance l'émission Bon temps rouler sur TSF Jazz.
27 novembre 2012. Mort de Mickey Baker à Montastruc-la-Conseillère (Haute-Garonne) à 87 ans, après plus de cinquante ans en France.
2015. David Baerst publie chez Camion Blanc Hexagone Blues, somme de 1500 pages sur la scène blues française.
Années 2010-2020. Renaissance du blues dansé à Paris. Création du festival Paris Midnight Blues par l'association Groov'it, suivi du Backdoor to Blues. Une nouvelle communauté de danseurs blues émerge.
2026. La scène blues parisienne demeure vivante, dispersée entre clubs (Caveau des Oubliettes, 38Riv, Studio de l'Ermitage), festivals dansés (Paris Midnight Blues, Backdoor to Blues), revues (Soul Bag), radios (TSF Jazz) et nouvelle génération musicale (Neal Black, AWEK, Véronique Gayot, Stan Noubard Pacha, Nico Duportal, Manu Lanvin).

Questions fréquentes

Quand le blues est-il arrivé à Paris ?
Le blues comme musique distincte du jazz n'arrive vraiment à Paris qu'à la fin des années 1940 et au début des années 1950. Les premiers passages d'artistes afro-américains sont ceux de Lead Belly (qui tourne en Europe en 1949), Josh White (1950) puis surtout Big Bill Broonzy, invité par Hugues Panassié et le Hot Club de France pour une grande tournée européenne à l'été 1951. Broonzy enregistre les 20 et 21 septembre 1951 à Paris pour le label Disques Vogue le célèbre Blues Singer Vol. 1, considéré comme le premier enregistrement de blues paru au format 33 tours dans le monde. Auparavant, dans les années 1920 et 1930, des éléments bluesy étaient déjà présents dans le jeu de Sidney Bechet et de plusieurs jazzmen américains installés à Montmartre, mais le blues comme genre autonome restait largement inconnu du public français.
Qui était Big Bill Broonzy et quel a été son rôle pour le blues en France ?
Big Bill Broonzy (1893-1958) est un chanteur, guitariste et compositeur de blues américain originaire de l'Arkansas, l'une des figures majeures du blues de Chicago d'avant-guerre. Invité par le critique Hugues Panassié, fondateur du Hot Club de France, il effectue à l'été 1951 ce qui sera la première grande tournée européenne d'un bluesman afro-américain depuis Lead Belly et Josh White. Il arrive à Bruxelles le 18 juillet 1951 et se produit ensuite à Paris, Londres, Édimbourg et plusieurs villes du continent. Les 20 et 21 septembre 1951, à Paris, il enregistre pour Disques Vogue les 24 morceaux du futur Blues Singer Vol. 1, sous la direction artistique de Panassié. Il revient en France en 1952 (concert salle Pleyel en février, enregistrement du Vol. 2 en mars). Sa tournée européenne a transformé sa carrière et préparé le terrain pour tous les bluesmen qui suivront. Il meurt en 1958 d'un cancer de la gorge.
Memphis Slim a-t-il vraiment vécu à Paris ?
Oui. Le pianiste et chanteur de blues Memphis Slim, né John Len Chatman le 3 septembre 1915 à Memphis, s'installe à Paris en 1962 après avoir participé à la première édition de l'American Folk Blues Festival en Europe avec Willie Dixon. Il y résidera de manière permanente jusqu'à sa mort, le 24 février 1988 à Paris. Il joue régulièrement aux Trois Mailletz (56 rue Galande, 5e arrondissement) de juin 1962 à décembre 1974, dans de nombreux clubs et salles parisiennes, à la télévision française et dans des films. Il épouse la Française Christine Freys, fille d'un propriétaire de club de jazz. En 1986, deux ans avant sa mort, il est fait commandeur de l'Ordre des Arts et des Lettres par le ministère français de la Culture. Il restera pendant un quart de siècle l'ambassadeur le plus visible du blues en France.
Qui sont les autres bluesmen américains qui se sont installés à Paris ?
Plusieurs grandes figures du blues afro-américain ont choisi Paris ou la France pour fuir le racisme américain et trouver un public passionné. Mickey Baker (Mc Houston Baker, 1925-2012), guitariste de blues et de rhythm and blues, s'installe à Paris au tout début des années 1960. Champion Jack Dupree (1910-1992), pianiste boogie de La Nouvelle-Orléans, vit principalement en Suisse, Angleterre puis Allemagne à partir de 1960, mais passe régulièrement par Paris pour enregistrer chez Vogue. Plus tard, le guitariste américain Eric Bibb s'installe également en France. Plusieurs musiciens noirs américains ont continué à fréquenter Paris comme port d'attache de leurs tournées européennes.
Qu'est-ce que l'American Folk Blues Festival ?
L'American Folk Blues Festival est une tournée européenne annuelle créée en 1962 par les organisateurs allemands Horst Lippmann et Fritz Rau, sur une suggestion du critique allemand Joachim-Ernst Berendt. Pendant plus d'une décennie, le festival fait découvrir aux publics européens les plus grands bluesmen vivants : Willie Dixon, Memphis Slim, John Lee Hooker, T-Bone Walker, Sonny Boy Williamson II, Sonny Terry et Brownie McGhee, Muddy Waters, Howlin' Wolf, Otis Spann, Buddy Guy, Lightnin' Hopkins, Big Mama Thornton et bien d'autres. Les éditions parisiennes, qui se tiennent généralement à l'Olympia ou salle Pleyel, marquent profondément toute une génération de jeunes musiciens et auditeurs français et donnent naissance, dix ou quinze ans plus tard, au blues français chanté en langue française.
Qui est Hugues Panassié et quel a été son rôle ?
Hugues Panassié (1912-1974) est un critique français de jazz, cofondateur en 1932 du Hot Club de France avec Charles Delaunay. Premier théoricien français du jazz et du blues, il publie en 1934 Le Jazz Hot, puis en 1942 La véritable musique de jazz. Sa défense passionnée du jazz traditionnel (qu'il oppose au bebop, qu'il rejette violemment dans les années 1940) le brouille avec Charles Delaunay en 1947. Mais c'est lui qui, depuis Montauban où il s'est installé, organise et finance les grandes tournées européennes des bluesmen américains, à commencer par celle de Big Bill Broonzy en 1951. Il produit pour Disques Vogue les premiers enregistrements parisiens de Broonzy et joue un rôle de passeur fondamental dans la découverte du blues par le public francophone.
Qui sont les pionniers du blues chanté en français ?
Les premiers artistes à chanter le blues en langue française dans les années 1970 sont principalement Mike Lécuyer (premier 45-tours Des vacances / Frankenstein Boogie en 1977, premier album À 7 plombes du mat' blues en 1978), Benoît Blue Boy (Benoît Billot, né à Paris le 24 mai 1946, premier album éponyme chez Vogue en 1979), Bill Deraime (né Alain Deraime à Senlis le 3 février 1947, premier album éponyme en 1979 puis grand succès avec Plus la peine de frimer en 1980 et son tube Babylone tu déconnes) et Patrick Verbeke (premier album Blues in my Soul en 1981). Jean-Jacques Milteau, harmoniciste français né en 1950, double Victoire de la Musique (Explorer en 1991, Memphis en 2001), est l'autre figure majeure du blues hexagonal. Plus tard, Paul Personne, Fred Chapellier, AWEK et de nombreux autres prolongeront cette filiation.
Quels sont les festivals et événements blues à Paris aujourd'hui ?
La scène blues parisienne et francilienne contemporaine est animée par plusieurs rendez-vous. Le Paris Midnight Blues, festival international organisé chaque année début mai par l'association Groov'it, rassemble plusieurs jours durant des danseurs venus de toute l'Europe autour d'enseignants internationaux, de soirées live, de DJ-sets et de croisières dansantes sur la Seine. Le Backdoor to Blues complète l'offre francilienne avec un format plus intimiste. Des clubs et lieux comme le Caveau des Oubliettes, le 38Riv Jazz Club, le Studio de l'Ermitage programment régulièrement des concerts blues. Plusieurs écoles parisiennes proposent des cours de danse blues hebdomadaires, et des bals sont organisés tout au long de l'année par différents collectifs et organisateurs (le bureau du Blues de Bruno Baker notamment). L'agenda complet est disponible sur Swingin.paris.
Quelle est la différence entre le jazz et le blues à Paris ?
À Paris comme ailleurs, le jazz et le blues partagent une racine commune (la musique afro-américaine du début du vingtième siècle) mais se sont historiquement développés comme deux scènes distinctes. Le jazz est arrivé tôt, dès 1918, et a immédiatement conquis un large public bourgeois et intellectuel. Il a été massivement promu par le Hot Club de France dès les années 1930. Le blues, lui, est resté pendant des décennies considéré par les critiques comme une forme primitive du jazz et n'est arrivé en force qu'à partir de Big Bill Broonzy en 1951. Sa diffusion s'est faite en deux temps : d'abord par les enregistrements et tournées dans les années 1950-1960, puis par l'irruption du British Blues (Rolling Stones, Yardbirds, John Mayall, Eric Clapton) dans les années 1960 qui a transformé le blues en référence essentielle pour la jeune génération française.

Sources et lectures

Pour aller plus loin

  • Bob Riesman, I Feel So Good: The Life and Times of Big Bill Broonzy, University of Chicago Press, 2011. Biographie de référence du grand bluesman, dont les travaux de recherche permettent notamment de réviser la date de naissance.
  • Sebastian Danchin, notes de pochette des rééditions Sam Records de Blues Singer Vol. 1 et Vol. 2 (sessions Vogue 1951-1952). Texte de référence sur l'épisode parisien de Broonzy.
  • Gérard Herzhaft, Grand Dictionnaire du blues (1981, plusieurs rééditions). La référence francophone absolue, par un auteur lauréat du Keeping the Blues Alive Award en 2014.
  • David Baerst, Hexagone Blues (deux tomes, 1500 pages), Camion Blanc, 2015. Somme essentielle sur la scène blues française.
  • Hugues Panassié, Le Jazz Hot (1934) et La véritable musique de jazz (1942). Textes fondateurs de la critique de jazz et de blues en France.
  • Patricia Schroeder, Robert Johnson, Mythmaking, and Contemporary American Culture, University of Illinois Press, 2004. Pour comprendre le mythe du Delta blues qui a tant nourri la fascination européenne.
  • Ted Gioia, Delta Blues: The Life and Times of the Mississippi Masters Who Revolutionized American Music, W. W. Norton, 2008.
  • Revue Soul Bag, fondée en 1968, principale référence francophone pour blues, soul et R&B : soulbag.fr
  • Revue Jazz Hot, fondée en 1935, toujours publiée : jazzhot.net
  • Archives Alan Lomax sur Big Bill Broonzy à Paris en 1952 : archive.culturalequity.org (deux heures d'enregistrements et d'interviews).
  • Site officiel du festival Paris Midnight Blues par l'association Groov'it : parismidnightblues.com
  • Site officiel du festival Backdoor to Blues.
  • Association France Blues : franceblues.com
  • Label parisien Black and Blue, fondé en 1968 par Jacques Périn et Jean-Marie Monestier.
  • Films emblématiques du blues à Paris : Masculin Féminin (Jean-Luc Godard, 1966, avec Mickey Baker) ; Round Midnight (Bertrand Tavernier, 1986, avec Dexter Gordon) ; Sinners (Ryan Coogler, 2025, qui replonge dans le monde du blues du Mississippi des années 1930).
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