Histoire et culture du jazz

Le Jazz à Paris

De l'orchestre des Harlem Hellfighters aux Tuileries en 1918 jusqu'aux clubs de la rue des Lombards en 2026, plus d'un siècle de musique partagée entre New York et la capitale française.

Brest, 1er janvier 1918 : le jazz débarque

Le jazz arrive en France un matin gris d'hiver, dans un port militaire de Bretagne. Le 1er janvier 1918, le paquebot militaire Pocahontas accoste à Brest. Sur le pont, dans le froid mordant, attend un orchestre de 44 musiciens en uniforme. Leur chef, un trentenaire à la moustache nette et au regard intense, s'appelle James Reese Europe. Il a 37 ans. Il vient de Mobile, en Alabama, et il dirige depuis 1916 la fanfare régimentaire du 369e régiment d'infanterie de la Garde nationale de New York, un régiment composé exclusivement de soldats afro-américains.

Ces hommes, on ne les sait pas encore mais ils marqueront la France et l'histoire de la musique mondiale. Très vite, ils gagneront leur surnom au combat : les Harlem Hellfighters. Ils tiendront pendant 191 jours la première ligne, soit plus longtemps que toute autre unité américaine de la Première Guerre mondiale. Ils seront les premiers Américains à recevoir la Croix de guerre. Et leur orchestre, sous la baguette de James Reese Europe, fera entendre aux Français une musique qu'ils n'ont jamais entendue de leur vie.

Le geste inaugural reste légendaire. Dans les heures qui suivent leur arrivée à Brest, Europe et ses musiciens donnent un petit concert pour la population locale. Ils jouent la Marseillaise, mais à leur manière : syncopée, swinguée, presque méconnaissable. Les Brestois sont d'abord déconcertés, puis subjugués. Les Hellfighters ont été accusés d'avoir trafiqué leurs instruments, racontera plus tard la légende du régiment : tellement le son était neuf, tellement il échappait à tout ce qu'on connaissait alors. C'est l'acte de naissance public du jazz sur le sol français.

James Reese Europe lui-même n'est pas à proprement parler un musicien de jazz au sens où on l'entendra plus tard. Pianiste, violoniste, chef d'orchestre new-yorkais, il est l'une des grandes figures de la scène musicale afro-américaine du début du vingtième siècle. En 1910, il fonde à Harlem le Clef Club, première organisation professionnelle de musiciens noirs aux États-Unis. En 1912, son orchestre du Clef Club, fort de 125 musiciens, donne un concert historique à Carnegie Hall, premier orchestre exclusivement afro-américain à s'y produire. Sa musique est encore largement issue du ragtime, mais elle annonce déjà ce qui va devenir le jazz : syncopes, improvisations, énergie de la section rythmique.

Affecté en France au sein de la 16e division de la 4e armée française (les Américains refusent dans un premier temps d'envoyer des combattants noirs au front, le commandement français accepte de les intégrer à ses rangs), le 369e régiment voit l'orchestre se diviser en deux missions : combattre, et faire entendre cette musique nouvelle. Europe lui-même devient le premier officier afro-américain à commander des troupes au combat dans l'armée américaine. Gazé au printemps 1918, il sera hospitalisé. C'est sur un petit harmonium d'hôpital qu'il composera son morceau le plus célèbre, On Patrol in No Man's Land.

L'été 1918 et les concerts parisiens

L'événement qui marque vraiment l'entrée du jazz dans l'imaginaire parisien n'est pas l'arrivée à Brest, qui reste un événement local. C'est l'été 1918, quand l'orchestre, en repos à l'arrière du front, est autorisé à donner une série de concerts dans la capitale.

Le tournant a lieu aux jardins des Tuileries, lors d'un grand concert allié rassemblant les meilleures fanfares militaires du monde : le British Grenadiers Band, la Band Garde Républicaine, le Royal Italian Band, et le 369th U.S. Infantry Hellfighters Band. Cinquante mille personnes sont présentes, selon le récit du tambour-major Noble Sissle. Les fanfares jouent à tour de rôle. Quand vient le tour des Américains, l'orchestre attaque ses morceaux syncopés. Le public est d'abord saisi. Puis transporté. Puis conquis. La ragtimitis, comme Sissle l'appellera plus tard, se met à se propager dans tout Paris.

Le 18 août 1918, Europe et son orchestre donnent un concert mémorable au Théâtre des Champs-Élysées. La salle est comble. La presse française commence à parler de cette musique étrange qui semble n'obéir à aucune des règles habituelles. Pour les Français, ce fut le coup de foudre dès la première écoute, écrira l'historien Reid Badger dans sa biographie d'Europe. Personne ne pouvait se rassasier des compositions du lieutenant Europe ni du son si particulier de son ensemble. James Reese Europe lui-même expliquera plus tard à son tambour-major : Si nous avons gagné la France, c'est parce que nous jouions notre musique, pas une pâle imitation de celle des autres.

L'orchestre quitte la France à la fin décembre 1918. À son retour à New York en février 1919, Europe organise une tournée triomphale aux États-Unis. Mais l'aventure tourne court tragiquement. Le 9 ou 10 mai 1919, lors d'un entracte au Mechanics Hall de Boston, James Reese Europe est poignardé par l'un de ses batteurs au cours d'une dispute. Il meurt en quelques heures. Il a 39 ans. Le compositeur W.C. Handy écrira : L'homme qui venait de traverser le baptême du feu et de l'acier sans une égratignure a été poignardé par l'un de ses propres musiciens. Europe est le premier Afro-Américain à recevoir des funérailles officielles publiques à New York.

Mais la graine est plantée. Le jazz a fait son entrée en France, et il ne la quittera plus.

Les Années folles, capitale mondiale du jazz

Au lendemain de la guerre, Paris est en effervescence. La Belle Époque est morte dans les tranchées. Une nouvelle génération veut tout, vite, fort, autrement. Les femmes coupent leurs cheveux et raccourcissent leurs jupes. Les artistes inventent le cubisme, le surréalisme, le Dada. Et la nuit parisienne réclame une musique à la mesure de ce vertige. Le jazz arrive à point nommé.

Très vite, dans le sillage des Hellfighters, d'autres musiciens afro-américains traversent l'Atlantique. La plupart fuient une Amérique encore profondément ségrégationniste, où les lois Jim Crow imposent l'apartheid au Sud et où le Nord lui-même refuse les Noirs dans la majorité de ses lieux publics. À Paris, en revanche, ils trouvent un public émerveillé, des hôtels qui les acceptent, des cabarets qui les paient royalement.

Le quartier de Montmartre devient le premier épicentre du jazz parisien. Des cabarets comme Chez Florence (rue Blanche), Mitchell's, Le Plantation et plus tard Bricktop's (tenu par la chanteuse afro-américaine Ada Bricktop Smith) accueillent les expatriés américains et la haute société internationale. Ernest Hemingway, Scott Fitzgerald, Cole Porter, Pablo Picasso, Jean Cocteau y croisent les jazzmen américains. Ada Smith dira plus tard que tout le monde, des familles royales aux écrivains de la Génération Perdue, venait s'amuser chez elle.

Des musiciens majeurs s'installent à Paris pour des séjours plus ou moins longs. Le trompettiste Arthur Briggs, le pianiste Freddie Johnson, le saxophoniste Benny Carter, le batteur Benny Peyton et ses Jazz Kings, le pianiste Willie « The Lion » Smith. Tous contribuent à faire de la capitale française un véritable laboratoire de la musique afro-américaine en Europe.

Mais le jazz ne reste pas confiné à Montmartre. Très vite, il imprègne toutes les formes d'art de l'époque. Le compositeur Darius Milhaud intègre des éléments de jazz dans son ballet La Création du monde (1923). Maurice Ravel, dans son Concerto pour la main gauche (1929-1930) et dans son Concerto pour piano en sol (1929-1931), incorpore des couleurs jazzées qui doivent beaucoup à ses séjours américains. Igor Stravinsky, croisant le jazz à Paris dès 1918, en gardera des traces dans plusieurs œuvres. Cette pollinisation croisée entre jazz américain et musique savante française est l'une des marques distinctives des Années folles parisiennes.

La danse, bien sûr, suit le mouvement. Le Charleston, arrivé d'Amérique en 1925, devient l'obsession des bals parisiens. Le Black Bottom, le Shimmy, le Lindy Hop, le Cake-Walk et leurs nombreuses variantes envahissent les pistes. On les danse dans les dancings du faubourg Montmartre, dans les guinguettes des bords de Marne, dans les bals étudiants du Quartier latin. Une ville entière apprend à swinguer.

La Revue nègre et Joséphine Baker

L'événement qui scellera dans l'imaginaire collectif l'union du jazz et de Paris se produit le soir du 2 octobre 1925. Sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, avenue Montaigne, s'ouvre une revue d'un genre nouveau : La Revue nègre. Le projet a été monté par Caroline Dudley Reagan, mondaine américaine, épouse de l'attaché commercial de l'ambassade des États-Unis à Paris, sur les conseils du peintre Fernand Léger et d'André Daven, administrateur du théâtre. La troupe, recrutée à New York, comprend treize danseurs et douze musiciens. Parmi les musiciens : un clarinettiste et saxophoniste soprano de La Nouvelle-Orléans, Sidney Bechet, déjà reconnu comme l'un des plus grands improvisateurs de son temps. Parmi les danseurs : une jeune femme de dix-neuf ans, originaire de Saint-Louis dans le Missouri, qui s'appelle Joséphine Baker.

La revue ne se présente pas comme un spectacle de jazz à proprement parler. C'est une revue exotique, à la mode du moment, qui joue sur les fantasmes parisiens autour de l'art nègre. Le scandale, ou plutôt l'éblouissement, vient du dernier tableau : La Danse sauvage. Sur fond de tam-tams et d'un solo de Sidney Bechet, Joséphine Baker apparaît quasiment nue, vêtue d'un simple pagne, dansant un charleston frénétique avec son partenaire Joe Alex. Le public se divise : une partie hue, une autre acclame. Mais quand la salle se vide, tout Paris ne parle plus que d'elle.

L'année suivante, la revue part en tournée européenne, et Joséphine Baker, devenue star, casse son contrat. En 1926, elle se produit aux Folies Bergère dans la revue La Folie du jour, où elle exécute pour la première fois la fameuse Danse des bananes, vêtue d'une simple ceinture de fruits artificiels. En 1930, sur une musique de Vincent Scotto et des paroles de Géo Koger et Henri Varna, elle enregistre la chanson qui restera attachée à son nom : J'ai deux amours. Mon pays et Paris, chante-t-elle. La phrase est devenue depuis l'un des grands hymnes de la francophilie afro-américaine.

Joséphine Baker incarne, à elle seule, le passage du jazz du statut de musique étrangère à celui de musique parisienne. Elle deviendra française par naturalisation en 1937. Elle s'engagera dans la Résistance pendant la guerre, transportant des informations cachées dans ses partitions. Elle militera pour les droits civiques aux États-Unis, prendra la parole à la marche de Washington en 1963 aux côtés de Martin Luther King. Le 30 novembre 2021, elle entrera au Panthéon, sixième femme et première artiste noire à y recevoir un cénotaphe. Mon pays et Paris, vraiment.

Sidney Bechet, des cabarets de Montmartre à Fresnes

L'histoire de Sidney Bechet à Paris mérite une attention particulière. Aucun autre jazzman américain n'aura un destin parisien aussi long, aussi accidenté, aussi étroitement lié à la ville. Sa première rencontre avec Paris remonte à 1921, à l'occasion d'un séjour londonien avec le Southern Syncopated Orchestra de Will Marion Cook. Il vient quelques mois jouer à l'Apollo, rue de Clichy, avec les Jazz Kings du batteur Benny Peyton.

Il revient en 1925 avec la Revue nègre. Il y est musicien vedette, accompagnant Joséphine Baker dans La Danse sauvage. Quand la troupe part en tournée européenne en 1926, Bechet suit. Il joue à Berlin, à Bruxelles, atteint même Moscou. De retour à Paris en 1928, il joue d'abord aux Ambassadeurs avec l'orchestre de Noble Sissle (le tambour-major des Harlem Hellfighters), puis se produit Chez Florence, le club d'Ada Smith à Pigalle.

Mais Bechet, brillant musicien, a un caractère explosif. Dans la nuit du 20 au 23 décembre 1928, devant le numéro 1 de la rue Fontaine, à Pigalle, une violente altercation l'oppose à un autre musicien, le banjoïste américain Gilbert « Little Mike » McKendrick. La dispute, semble-t-il, porte sur un accord mal joué. Le ton monte. Les deux hommes sortent leurs revolvers et tirent. Aucun des deux n'est touché, mais plusieurs passants sont blessés par les balles perdues, dont le pianiste Glover Compton. Les deux musiciens sont arrêtés. Le procès qui suit, instruit avec sévérité (Bechet et McKendrick sont condamnés à 15 mois de prison ferme), est suivi par toute la presse parisienne. Bechet bénéficie de l'intervention de son ami Eugene Bullard, le premier aviateur militaire afro-américain de l'histoire, qui finance ses frais d'avocat. L'écrivain Louis Aragon témoigne en sa faveur. Il purge finalement onze mois à la prison de Fresnes (entrée le 8 mai 1929), avant d'être expulsé du territoire français.

Bechet ne reviendra qu'au milieu des années 1930, brièvement, puis repartira aux États-Unis pour la durée de la guerre. C'est en 1949 qu'il fera son retour le plus retentissant.

Django Reinhardt, l'enfant du feu

Pendant que Bechet est emprisonné à Fresnes, en 1929, un autre destin se joue dans une chambre d'hôpital de la banlieue parisienne. Un jeune guitariste manouche de dix-huit ans s'y bat pour conserver l'usage de sa main gauche, gravement brûlée. Son nom : Jean Reinhardt, dit Django.

Né le 23 janvier 1910 à Liberchies, en Belgique, dans la roulotte familiale stationnant pour quelques jours dans ce village wallon, Django Reinhardt grandit dans une famille de Sintés (qu'on appelle plus communément en France manouches). Son père, violoniste et pianiste ambulant, s'appelle en réalité Jean-Baptiste Eugène Weiss mais signe l'acte de naissance d'un nom d'emprunt pour échapper à la conscription française. Élevé par sa mère Laurence dite Négros, Django passe sa jeunesse à parcourir la France, l'Italie et l'Algérie, avant que sa famille ne s'installe à Paris, d'abord aux fortifs, dans la Zone insalubre qui entoure la porte de Choisy, puis à la porte d'Italie. Il joue le banjo dans les bals musette parisiens dès l'âge de douze ans, accompagne les accordéonistes vedettes des bals des Halles. Vers dix-huit ans, il est déjà reconnu comme un prodige.

Le drame survient le 26 octobre 1928, à Saint-Ouen, en banlieue nord de Paris, non loin de la rue des Rosiers. Juste avant un projet de tournée à Londres avec l'orchestre de Jack Hylton, un incendie éclate dans la roulotte où Django vit avec sa première femme, Bella Baumgartner. Ce sont des fleurs en celluloïd, matériau hautement inflammable, que Bella confectionne pour les revendre, qui s'enflamment au contact d'une bougie renversée. Toute la caravane s'embrase. Les deux occupants sont gravement blessés. Django, particulièrement, est atteint à la jambe droite et surtout à la main gauche.

Pendant près de dix-huit mois, il reste hospitalisé. Les médecins, qui doivent recourir à des cautérisations au nitrate d'argent pour faire cicatriser les brûlures, lui annoncent qu'il ne rejouera plus jamais du banjo. Sa main gauche est paralysée, l'annulaire et l'auriculaire ne répondent plus. Pour un guitariste, c'est l'arrêt de mort musical.

Sauf que Django Reinhardt n'est pas un guitariste comme les autres. Son frère Joseph, lui aussi musicien, lui apporte une guitare à l'hôpital (le banjo faisait trop de bruit dans les couloirs). Avec une obstination farouche, Django passe six mois à apprendre à rejouer en n'utilisant plus que deux doigts valides, l'index et le majeur. Il développe une technique entièrement nouvelle : il joue les solos avec ces deux doigts, et utilise son pouce pour les notes graves. Le résultat, contre toute attente, est plus extraordinaire encore que ce qu'il faisait avant. Il sort de l'hôpital en 1930 avec un style si singulier, si rapide, si inventif que personne n'a jamais entendu pareille chose.

Django Reinhardt va devenir le premier grand guitariste de l'histoire du jazz, et probablement le premier grand jazzman européen tout court. C'est en France qu'il découvre le jazz américain au début des années 1930, à travers les disques de Louis Armstrong, qu'on lui fait écouter dans le sud, du côté de Toulon. C'est une révélation : Mon frère, mon frère, dit-il en pleurant en entendant pour la première fois Armstrong jouer Indian Cradle Song.

Le Hot Club de France et le Quintette

L'autre acteur central de cette histoire est une association d'amateurs passionnés : le Hot Club de France. Né en 1932 comme un simple club d'écoute lycéen, il prend forme officielle à partir de l'année suivante grâce à l'engagement de quelques figures qui resteront essentielles : Hugues Panassié, rédacteur de la revue Jazz-Tango et premier critique français à théoriser le jazz, Charles Delaunay, fils des peintres Robert et Sonia Delaunay et futur grand discographe du jazz mondial, et Pierre Nourry, organisateur de concerts.

Le Hot Club est un cas unique dans le paysage culturel français des années 1930 : une organisation d'amateurs et de critiques qui prend au sérieux une musique populaire et entreprend de la défendre comme un art majeur. Premier concert en 1933. Lancement de la revue Jazz Hot en 1935, première revue de jazz du monde encore en activité aujourd'hui. Création du label Swing Records en 1937 par Panassié et Delaunay, l'un des premiers labels au monde entièrement dédiés au jazz.

Mais le coup d'éclat majeur du Hot Club est ailleurs. Été 1934 : à l'Hôtel Claridge sur les Champs-Élysées, dans la formation du contrebassiste Louis Vola qui anime les soirées de l'établissement, se croisent deux musiciens qui se connaissaient déjà : Django Reinhardt, désormais virtuose à la technique unique, et Stéphane Grappelli, jeune violoniste de jazz né en 1908 à Paris d'un père italien et d'une mère française.

Dans les coulisses, entre deux morceaux pour les clients, Django et Stéphane se mettent à jouer ensemble, à improviser, à explorer un répertoire commun. Pierre Nourry, secrétaire du Hot Club, assiste à ces jam sessions et y voit immédiatement la naissance d'un projet inédit : un quintette de jazz uniquement à cordes, sans cuivres ni batterie, ce qui n'existe à l'époque dans aucune autre formation de jazz au monde.

Le groupe se constitue avec Django à la guitare solo, Stéphane Grappelli au violon, Joseph Reinhardt (le frère cadet de Django) et Roger Chaput aux guitares rythmiques, et Louis Vola à la contrebasse. Premières gravures dès septembre 1934 sur le label Ultraphone. Mais le concert officiel inaugural a lieu le 2 décembre 1934 à l'École Normale de Musique de Paris, sous le nom Quintette du Hot Club de France. L'affiche annonce une nouvelle musique de jazz hot. Le concert est un triomphe.

Les compositions du Quintette deviendront des classiques absolus du jazz mondial. Minor Swing (1937), Nuages (1940, écrite pendant l'Occupation et devenue presque un hymne tacite de la résistance), Daphne, Belleville, Djangology, Swing 42, Sweet Chorus. Le style que Django invente avec ses compagnons, ce mélange unique de swing américain et de musique tsigane avec ses harmonies mineures, ses chromatismes virtuoses et ses arpèges aériens, recevra plus tard le nom de jazz manouche. C'est probablement la seule grande forme de jazz née ailleurs qu'aux États-Unis. C'est en tout cas la seule grande contribution française à l'histoire mondiale du jazz, et elle continue d'irriguer une scène vivante dans le monde entier.

Sous l'Occupation : un jazz résistant

La guerre éclate en septembre 1939. Le Quintette est alors en tournée en Angleterre. Stéphane Grappelli, tombé malade, reste à Londres où il passera toute la guerre. Django Reinhardt, qui parle à peine anglais et se croit plus en sécurité chez lui, rentre en France. C'est un choix qui aurait pu être fatal.

Le régime nazi qualifie en effet le jazz de musique dégénérée (Entartete Musik). À Berlin, des affiches officielles le caricaturent comme une musique de Noirs et de Juifs, à proscrire. Sous l'Occupation, les disques de jazz américain sont interdits. Les Tsiganes et les Manouches, dont Django, sont parmi les groupes ethniques persécutés et déportés vers les camps. Django Reinhardt, identifié comme manouche, vit dans une menace permanente, qu'il déjoue à plusieurs reprises grâce à sa célébrité.

Paradoxalement, le jazz à Paris connaît pourtant pendant l'Occupation une popularité inédite. Les autorités françaises de Vichy ne sont pas aussi sévères que leurs maîtres allemands. Les officiers de la Wehrmacht en permission à Paris, eux-mêmes, fréquentent les caves et les cabarets où l'on joue du jazz. La musique est tolérée à condition d'être francisée dans ses titres pour camoufler ses origines américaines. St. Louis Blues devient La Tristesse de Saint-Louis. I Got Rhythm devient Agate Rythme. Le subterfuge fait sourire. Mais il permet à la musique de continuer.

Le Hot Club de France joue durant ces années un rôle de préservation essentiel. Hugues Panassié, depuis Montauban où il s'est replié, et Charles Delaunay, à Paris, poursuivent malgré tout leurs activités d'édition et de promotion. La revue Jazz Hot doit cesser de paraître en 1940, mais reparaîtra dès la Libération. Delaunay, lui, s'engage activement dans la Résistance dès 1941. Il transmet des informations, héberge des résistants, sera arrêté par la Gestapo en novembre 1943 et emprisonné à Fresnes. Il est relâché en juin 1944, sans avoir trahi.

Côté musiciens, plusieurs figures du jazz français maintiennent une activité régulière. Le saxophoniste André Ekyan, le saxophoniste et chef d'orchestre Alix Combelle et son Jazz de Paris, le clarinettiste Hubert Rostaing (qui rejoint Django dans son nouveau Quintette à clarinette après le départ de Grappelli), le pianiste Charlie Lewis, l'accordéoniste Gus Viseur, le batteur Pierre Fouad. Ils jouent aux Ambassadeurs, au Pavillon de l'Élysée, au Moulin Rouge, à La Cigale.

C'est aussi durant cette période que naît le phénomène des zazous, ces jeunes Parisiens qui revendiquent le swing comme une posture de différenciation par rapport à l'ordre occupant. Cheveux longs, vestes trop grandes, parapluies à toute heure, ils se retrouvent au Pam-Pam, sur les Champs-Élysées, au Colisée, dans les cafés du Quartier latin. Vichy les harcèle, les ridiculise, organise contre eux des opérations de tonte publique. Les zazous résistent à leur manière, par le style et par la musique.

Django, lui, échappe par miracle aux rafles. Il tente même de gagner la Suisse, en 1943, depuis Thonon-les-Bains, mais doit rebrousser chemin. Il joue à Paris, compose, enregistre. C'est en 1940, en pleine débâcle, qu'il écrit Nuages, l'une des plus belles pages du jazz français, qui deviendra par sa mélancolie tendre l'un des chants tacites d'une France privée d'horizon. Le morceau est enregistré pour la première fois en 1940, puis dans une version définitive en 1945 avec son Nouveau Quintette à clarinette.

Les caves de Saint-Germain-des-Prés

À la Libération de Paris, en août 1944, une nouvelle géographie du jazz se dessine. Le centre de gravité, qui était à Montmartre dans les années 1920, se déplace résolument vers la Rive gauche, et plus précisément vers Saint-Germain-des-Prés. La raison est simple : c'est là que vit la jeunesse intellectuelle de l'après-guerre, dans les chambres de bonne mal chauffées des immeubles du sixième arrondissement, dans les cafés ouverts toute la journée parce que c'est le seul endroit où il fait chaud. Le Café de Flore, les Deux Magots, le Bar Vert rue Jacob, deviennent les quartiers généraux des écrivains, des poètes, des cinéastes en herbe et des musiciens.

Cette jeunesse veut danser. Elle veut écouter du jazz. Les bars de surface ferment à minuit, mais des caves voûtées, vestiges médiévaux des anciens hôtels particuliers du quartier, sont disponibles pour prolonger les nuits. Du printemps 1946 à la fin 1948, au moins une demi-douzaine de clubs souterrains ouvrent leurs portes à Saint-Germain-des-Prés. Le phénomène est si frappant que le journaliste Pierre Berger, début décembre 1948, survole en avion ce petit territoire d'un kilomètre carré pour mieux le cartographier dans le journal Samedi-Soir.

La toute première de ces caves est le Caveau des Lorientais, ouvert au printemps 1946 au sous-sol de l'hôtel des Carmes, au 5 rue des Carmes dans le 5e arrondissement. L'établissement tire son nom de la ville bretonne de Lorient, complètement détruite par les bombardements alliés en 1943 : les premiers bénéfices du club sont reversés à la ville en reconstruction. Le clarinettiste et saxophoniste Claude Luter, jeune Parisien passionné par la musique de La Nouvelle-Orléans, y joue avec son orchestre. Ses fidèles, parfois rebaptisés les Lutériens, en font le premier grand foyer du jazz dansant d'après-guerre. La revue Les Lettres françaises, en juillet 1947, décrit ainsi l'atmosphère : C'est un endroit dans une cave, rue des Carmes, qui est organisé pour faire penser aux joints de San Francisco, avec des gars-en-chemise-cheveux-courts-têtes-de-durs-à-qui-on-ne-la-fait-pas qui dansent le jitterbug presque aussi bien qu'on le fait à Harlem.

Le Caveau des Lorientais ferme prématurément au printemps 1947, faute de prolongation de son autorisation d'ouverture nocturne. Mais une nouvelle cave a déjà pris le relais quelques rues plus loin.

Le Tabou, le Club Saint-Germain et leurs voisins

Le 11 avril 1947 ouvre, au numéro 33 de la rue Dauphine, le club qui restera le plus célèbre de tous : Le Tabou. Installé dans la cave du XVIIe siècle de l'hôtel d'Aubusson, à l'angle de la rue Christine, l'établissement a la précieuse particularité de bénéficier d'une autorisation d'ouverture jusqu'à quatre heures du matin, ce qui en fait le seul club de jazz parisien à fermer si tard. Ses fondateurs sont Roger Vailland, Frédéric Chauvelot, Bernard Lucas et Jean Domarchi. La gestion sera rapidement reprise par le seul Chauvelot.

Le Tabou, c'est d'abord Boris Vian. Né en 1920, polytechnicien, ingénieur, romancier (L'Écume des jours, 1947), traducteur (de l'auteur fictif Vernon Sullivan qu'il invente lui-même pour publier J'irai cracher sur vos tombes), trompettiste amateur passionné, Vian est à 27 ans la figure centrale de la nuit parisienne. Avec ses frères Lélio et Alain, et le tromboniste Guy Longnon, il forme un orchestre amateur de jazz, joue sa trompinette au Tabou tous les soirs, écrit des chroniques de jazz acerbes pour Combat et Jazz Hot, et défend furieusement le bebop naissant contre les partisans du jazz traditionnel (qu'il surnomme les figues moisies, tandis que ses propres adversaires l'appellent l'un des raisins aigres).

Autour de Vian, c'est toute une faune qui fréquente le Tabou. Juliette Gréco, encore inconnue, chante les poèmes de Raymond Queneau. Anne-Marie Cazalis, poétesse, prononce un soir devant un journaliste de Samedi-Soir la phrase qui scellera la légende : Nous sommes des existentialistes. Le mot est lancé. La presse s'empare de l'endroit. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qui n'ont rien demandé, sont associés malgré eux à cette philosophie de cave. Albert Camus, Raymond Queneau, Jacques Prévert y croisent les musiciens et les jeunes filles à frange noire.

L'animation musicale du Tabou évolue rapidement. Pendant les premiers mois, on y danse sur des disques. Puis l'orchestre amateur de Boris Vian prend le relais. Claude Luter, après la fermeture des Lorientais, vient s'y produire avec sa formation Nouvelle-Orléans. Plus tard, le Tabou s'oriente vers un répertoire plus moderne : le pianiste Henri Renaud, programmateur du club, fait venir Don Byas, James Moody, et entretient une atmosphère bebop qui annonce la suite de la décennie. En 1953, l'orchestre de Lionel Hampton y est encore programmé.

Le succès du Tabou crée vite ses propres limites. Les habitants de la rue Dauphine, exaspérés par le bruit, finissent par faire revoquer l'autorisation d'ouverture tardive. Le journal Samedi-Soir note ironiquement, en juillet 1947, que les résidents de la rue Dauphine ont depuis quelque temps pris l'habitude de vider leurs pots de chambre sur les têtes des clients imprudents en fin de soirée. La bande de Vian migre alors vers un nouveau club.

En juin 1948 ouvre, sous l'impulsion de Boris Vian et de ses amis, le Club Saint-Germain, au 13 rue Saint-Benoît. La soirée d'ouverture fait la Une de France-Soir. Le club, plus moderne dans son acoustique et plus ouvert dans son répertoire, devient rapidement un haut lieu du bebop français. Charlie Parker y joue en 1949 lors de son passage à Paris. Miles Davis, lors de son premier séjour parisien en mai 1949 pour le Festival international de jazz, y est lui aussi invité. C'est dans ce club qu'il rencontre la chanteuse Juliette Gréco, avec qui il aura une liaison amoureuse marquante.

Le Club Saint-Germain restera ouvert jusqu'aux années 1960. Comme le Tabou, comme le Caveau des Lorientais, comme tant d'autres clubs de la rue Saint-Benoît et de la rue Dauphine, il finira par fermer, victime du changement d'époque, de la transformation du quartier en zone commerciale, de l'élévation des loyers. Mais ces dix années, entre 1946 et 1955, resteront comme le grand âge d'or du jazz parisien d'après-guerre.

Le Caveau de la Huchette, le doyen survivant

Tandis que le Tabou et le Club Saint-Germain finissent par disparaître, un autre lieu, ouvert presque en même temps, traverse encore aujourd'hui les décennies sans interruption : le Caveau de la Huchette, au 5 rue de la Huchette, dans le Quartier latin (5e arrondissement). C'est le plus ancien club de jazz parisien encore en activité.

Le bâtiment lui-même a une histoire vertigineuse. Construit au XVIe siècle, il aurait servi avant 1551 de lieu de réunion aux Rose-Croix et aux Templiers, selon la légende locale. En 1772, il abrite une loge maçonnique secrète. Pendant la Révolution, le caveau devient un tribunal et un lieu d'exécution, ce qui lui vaut un temps le surnom de Caveau de la Terreur. Au XXe siècle, transformé en Théâtre de la chanson, il accueille les débuts des Frères Jacques, de Léo Ferré, de Georges Brassens.

C'est en 1946 que la cave voûtée devient officiellement un club de jazz, le premier de Paris dédié exclusivement à cette musique. Depuis lors, chaque soir sans interruption, un orchestre y joue pour les amateurs et les danseurs. Les plus grands noms du jazz mondial s'y sont produits : Lionel Hampton et son big band, Count Basie, Sidney Bechet, Memphis Slim, Bill Coleman, Art Blakey et ses Jazz Messengers, Wild Bill Davis, Milt Buckner, Claude Bolling, Sacha Distel, Manu Dibango, et bien d'autres.

Une figure attache son nom au Caveau plus que toute autre : le clarinettiste Maxim Saury, né en 1928. Promoteur infatigable du style Nouvelle-Orléans, il sera en résidence au Caveau de 1954 à 1967. Il apparaîtra dans des films d'Otto Preminger, Marcel Carné et notamment dans Mon oncle de Jacques Tati. Saury meurt en novembre 2012 à 84 ans.

Le Caveau de la Huchette a une autre particularité unique à Paris : il est l'un des très rares clubs où l'on continue de danser le swing tous les soirs. Des danseurs et danseuses de Lindy Hop, de jitterbug et de rock acrobatique y évoluent sous les voûtes médiévales pendant que l'orchestre joue. Cette continuité dansante a inspiré, en 2016, une séquence emblématique du film La La Land de Damien Chazelle, dans laquelle le personnage de Sebastian (Ryan Gosling) évoque le club comme un lieu mythique. Le Caveau a même inspiré, dans une autre époque, le fondateur du légendaire Cavern Club de Liverpool, Alan Sytner, alors étudiant à Paris, qui en a fait le modèle du club où les Beatles débuteront.

Aujourd'hui, le 5 rue de la Huchette continue de programmer chaque soir un orchestre de jazz swing, dans une atmosphère qui n'a presque pas changé depuis 1946. C'est sans doute la meilleure machine à remonter le temps dont dispose Paris pour ramener le visiteur au cœur de l'âge d'or du jazz parisien.

Le retour triomphal de Sidney Bechet

Pendant que le jazz parisien se reconstruit après la guerre, un événement particulier se prépare. Sidney Bechet, expulsé de France en 1929 après la bagarre de la rue Fontaine, est resté aux États-Unis pendant vingt ans. Sa carrière a connu des hauts et des bas. À la fin des années 1940, il est redevenu une figure majeure du New Orleans Revival, mouvement qui célèbre le retour aux racines du jazz traditionnel. Il a 52 ans, l'âge presque d'un patriarche du jazz. Et la France, depuis la levée de son interdiction de séjour, peut à nouveau l'accueillir.

Du 8 au 15 mai 1949, la salle Pleyel, à Paris, accueille le Premier Festival international de jazz, organisé par le Hot Club de France. C'est l'événement musical majeur de l'après-guerre. La programmation rassemble des Américains de toutes les générations : Charlie Parker, Miles Davis (qui fait à 22 ans son premier voyage à Paris), Tadd Dameron, Kenny Clarke, et donc Sidney Bechet, en grande vedette du jazz classique.

Le triomphe de Bechet à Pleyel est total. Le public français, qui se souvient de lui, l'acclame longuement. Bechet, ému, comprend que sa place est en France. Il y revient régulièrement, joue au Vieux Colombier, Aux Trois Mailletz, dans tous les grands clubs de Saint-Germain. En 1950, il s'installe définitivement en France, d'abord à Grigny (Essonne), puis à Garches (Hauts-de-Seine).

La décennie 1950 sera son âge d'or français. Il devient l'une des supervedettes de la chanson populaire en France, au-delà même du public jazz. Ses compositions deviennent des tubes nationaux. Les Oignons, en 1949, est l'un des premiers grands succès commerciaux du jazz en France. Petite Fleur, en 1952, devient l'une des mélodies les plus emblématiques de toute une génération, reprise par d'innombrables interprètes. Si tu vois ma mère en 1952, Dans les rues d'Antibes en 1954, Blue Moon. Bechet enregistre, tourne, joue à l'Olympia (notamment un concert mémorable le 19 octobre 1955 pour fêter son disque d'or), compose même un ballet, La Nuit est une sorcière, en 1955.

Il meurt le 14 mai 1959, jour de son soixante-deuxième anniversaire, à Garches. La France entière le pleure comme l'un des siens. Il est enterré au cimetière de Garches. Sa tombe reste un lieu de pèlerinage pour les amateurs de jazz du monde entier. Une statue en bronze rappelle sa silhouette à Juan-les-Pins, où il avait inauguré le festival de jazz d'Antibes en 1958.

Les expatriés américains des années 1950-60

Le retour de Sidney Bechet ouvre la voie à un mouvement plus large : le passage et l'installation à Paris d'une nouvelle génération de jazzmen afro-américains, qui voient dans la capitale française un refuge contre la ségrégation persistante aux États-Unis et un public exigeant et passionné. La Beat Generation américaine vante les vertus parisiennes. Les magazines de jazz noirs comme Down Beat publient des reportages enthousiastes sur l'accueil français.

Le premier des grands installés est Kenny Clarke (1914-1985), batteur cofondateur du bebop aux côtés de Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Thelonious Monk. Connu sous le surnom de Klook, il est l'inventeur de la batterie moderne, celui qui a transformé l'instrument en passant le tempo principal du hi-hat au ride cymbal, et en utilisant la grosse caisse pour des accents (dropping bombs). En mars 1956, après une proposition de Michel Legrand pour rejoindre l'orchestre de Jacques Hélian, Kenny Clarke s'installe en France. Sa période européenne commence. Il jouera au Club Saint-Germain, deviendra le batteur attitré du Blue Note de Paris de 1959 à 1966, et accompagnera la quasi-totalité des grands musiciens américains qui passent par Paris : Ben Webster, Coleman Hawkins, Don Byas, Dexter Gordon, Bud Powell, Johnny Griffin, Lee Konitz, Archie Shepp. En 1961, il fonde avec le pianiste belge Francy Boland le Clarke-Boland Big Band, qui restera l'un des plus importants orchestres de jazz européens jusqu'à sa dissolution en 1972. Kenny Clarke meurt à Paris le 26 janvier 1985, à 71 ans.

En 1959 s'installe à son tour le pianiste Bud Powell (1924-1966), figure absolue du bebop, dont la santé mentale fragile inquiétait son entourage à New York. Il vit à Paris dans des conditions matérielles modestes, mais joue régulièrement, notamment dans le trio mythique des Three Bosses qu'il forme avec Kenny Clarke et le contrebassiste français Pierre Michelot. Le trio joue régulièrement au Blue Note et accompagne en 1963 le saxophoniste Dexter Gordon sur l'album culte Our Man in Paris (Blue Note). Bud Powell reste à Paris jusqu'en 1964, avant de rentrer aux États-Unis où il mourra deux ans plus tard.

D'autres figures importantes complètent la diaspora américaine à Paris durant ces années. Don Byas (1912-1972), saxophoniste ténor, s'installe en Europe dès la fin des années 1940. Albert Nicholas, clarinettiste de La Nouvelle-Orléans, se fixe à Paris en 1953. Mezz Mezzrow, clarinettiste blanc qui se considère lui-même noir d'âme, vit en France de 1948 à sa mort en 1972. Le pianiste Mary Lou Williams séjourne à Paris en 1952-1954. Bill Coleman, trompettiste, s'installe en France en 1948 et y restera jusqu'à sa mort en 1981. Le trompettiste Donald Byrd passe plusieurs mois en 1958 au Chat qui pêche, club de la rue de la Huchette dirigé par Madeleine Gautier.

Le trompettiste Chet Baker, lui, ne s'installe pas durablement à Paris mais y séjourne régulièrement à partir du milieu des années 1950. Il enregistrera plusieurs albums à Paris, notamment en décembre 1978 le très émouvant Broken Wing. Il mourra à Amsterdam en 1988.

Cette présence américaine dense fait de Paris, entre 1956 et 1965 environ, l'une des capitales mondiales du jazz. On peut, dans une même soirée, écouter Kenny Clarke au Blue Note, Bud Powell aux Trois Mailletz, Sidney Bechet au Vieux Colombier. Les jeunes musiciens français qui se forment alors, comme Martial Solal, René Urtreger, Pierre Michelot, Daniel Humair, Barney Wilen, profitent directement de cette compagnie quotidienne avec les maîtres.

Une bande-son emblématique de cette époque restera : la musique du film Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle (1957), improvisée en studio par Miles Davis entouré de musiciens français (Barney Wilen, René Urtreger, Pierre Michelot) et de Kenny Clarke à la batterie. Quarante minutes d'enregistrement, une nuit, à Paris : l'un des plus beaux disques de jazz jamais réalisés.

Free jazz, fusion et nouvelle scène

Dans les années 1960, le jazz mondial se transforme. L'arrivée du free jazz, du jazz modal de John Coltrane, des explorations électroniques de Miles Davis, bouleversent l'écoute traditionnelle. Paris, qui avait été pendant deux décennies une enclave du bebop classique, embrasse à son tour ces nouvelles esthétiques.

Le saxophoniste américain Albert Ayler, figure radicale du free jazz, séjourne à Paris en 1966 et y enregistre Spirits Rejoice. Ornette Coleman joue à Paris la même année. Archie Shepp, dont le militantisme politique et l'engagement aux côtés des luttes afro-américaines font de lui une figure intellectuelle autant que musicale, s'établit régulièrement en France et y enregistre plusieurs albums majeurs. Anthony Braxton, le Art Ensemble of Chicago et son collectif AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians), trouvent dans Paris une terre d'accueil exceptionnelle entre 1969 et 1971. People in Sorrow et A Jackson in Your House, deux des grands disques de l'Art Ensemble of Chicago, sont enregistrés à Paris.

Cette ouverture parisienne au free jazz n'est pas un hasard : la France, avec sa tradition d'avant-garde artistique et son engagement intellectuel de gauche durant les années post-68, offre à ces musiciens un terrain d'expérimentation et un public attentif que l'Amérique ne leur accorde pas alors.

Sur le front français, une nouvelle génération émerge. Le pianiste Martial Solal, le violoniste Jean-Luc Ponty, le saxophoniste François Jeanneau, le pianiste Michel Petrucciani (né en 1962 à Orange) renouvellent profondément la scène nationale. Petrucciani, malgré son handicap de naissance (ostéogenèse imparfaite), deviendra dans les années 1980 l'un des plus grands pianistes mondiaux. Il mourra à New York en 1999, à 36 ans, mais sera enterré au cimetière du Père-Lachaise à Paris, non loin de Frédéric Chopin.

Le violoniste Didier Lockwood, né en 1956 à Calais, mort en 2018, s'inscrit dans la lignée directe de Stéphane Grappelli, qu'il a connu personnellement. Il deviendra l'un des grands ambassadeurs du jazz français, fondera son école CMDL (Centre des musiques Didier Lockwood) à Dammarie-lès-Lys, qui forme encore aujourd'hui une grande partie de la relève française.

Dans la même période, le jazz manouche, qu'on aurait pu croire enterré avec Django, connaît une seconde vie grâce à des guitaristes virtuoses issus de la tradition tsigane : Boulou et Elios Ferré, fils de Matelo Ferret, Babik Reinhardt (fils de Django), et bientôt Biréli Lagrène, Stochelo Rosenberg, Romane, Angelo Debarre qui font rayonner le style dans le monde entier. Le festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine (Seine-et-Marne), créé en 1968, dans le village où le grand guitariste passait ses dernières années, devient un rendez-vous annuel essentiel.

Le New Morning, 1981

Au début des années 1980, le jazz parisien semble avoir perdu de sa centralité. Le rock et la pop dominent largement les hit-parades. Les grands clubs des décennies précédentes ont fermé. Quelques petits lieux résistent (le Petit Opportun rue des Lavandières-Sainte-Opportune, le Dreher, plus tard Jazz Unité) mais sans atteindre la dimension des grandes salles. Le jazz américain de tournée passe surtout par les festivals d'été. Il manque, dans la ville, une grande salle entièrement dédiée à cette musique vivante.

Une femme va combler ce vide. Eglal Farhi, alors âgée de soixante ans, ouvre le 16 avril 1981, dans une ancienne imprimerie de la rue des Petites-Écuries (7-9), dans le 10e arrondissement, un club d'un type nouveau : ni vraiment salle de concert, ni vraiment club intime, mais un loft de cinq cents places, sans décor, sans confort superflu, conçu pour la musique et la proximité avec les artistes. Le projet est né à la fin des années 1970 à Genève, où Eglal Farhi et son équipe avaient organisé des soirées jazz dans un loft, à la manière des clubs new-yorkais. Le succès suisse les a conduits à transposer le modèle à Paris.

Le nom du lieu vient d'un album de Bob Dylan : New Morning, sorti en 1970. C'est un manifeste : ici, le jazz redémarrera, et il ne sera pas seulement le jazz. Le club ouvre ses portes le 16 avril 1981 avec une affiche-événement : Art Blakey et les Jazz Messengers. Le concert inaugural fait salle comble.

Pendant les décennies qui suivent, presque tous les grands jazzmen de la planète passeront par la petite scène du New Morning : Chet Baker, Stan Getz, McCoy Tyner, Dexter Gordon, Dizzy Gillespie, Miles Davis, Archie Shepp, Pat Metheny, Wynton Marsalis, Steve Coleman, Erik Truffaz. La programmation s'élargit progressivement à toute la Great Black Music : funk, soul, reggae, world. On y entendra Manu Dibango, Roy Ayers, George Clinton, Chucho Valdés.

L'anecdote la plus célèbre du New Morning concerne Prince. Le 22 juillet 2010, le chanteur de Minneapolis, qui aime improviser dans les petites salles, débarque sans prévenir au New Morning. Il joue jusqu'au bout de la nuit pour un concert de quatre heures (probablement le plus long de sa carrière), qui se conclut sur un Purple Rain dont il remplace les paroles par New Morning. La salle, bondée, sort à l'aube, abasourdie.

Le New Morning est toujours en activité aujourd'hui. Sa programmation, plus de quarante ans après son ouverture, reste l'une des plus pointues de Paris, mêlant jazz contemporain, blues, hip-hop, électronique, world. La salle, qui pouvait à l'origine accueillir 500 personnes (aujourd'hui 452), est devenue une institution.

La rue des Lombards, nouveau cœur du jazz

Pendant que le New Morning rayonne depuis la rive droite, une autre concentration de clubs s'installe progressivement dans le centre de Paris : la rue des Lombards, petite voie du 1er arrondissement qui relie la place Sainte-Opportune au boulevard de Sébastopol, à deux pas de Châtelet. À partir des années 1980, quatre clubs s'y succèdent, faisant de cette rue le cœur du jazz parisien contemporain.

Le premier est le Sunset, ouvert en mai 1983 par Jean-Marc Portet. À l'origine, l'endroit s'appelait Les Diables Verts, un troquet d'ouvriers des Halles qui louaient des chariots (les diables dans le jargon commerçant) pour leurs courses. Quand le quartier devient piétonnier au début des années 1980, Jean-Marc Portet transforme l'établissement en bar américain, puis en club de jazz. Le nom Sunset, choisi parce que les musiciens venaient déjà s'y poser après leurs concerts, s'installe.

Dès l'origine, le Sunset accueille les plus grands. Le pianiste américain Bobby Few y joue parmi les premiers. Miles Davis, Herbie Hancock, Wayne Shorter y feront des passages remarqués. La direction artistique est reprise en 1993 par Stéphane Portet, fils du fondateur, qui occupe encore le poste aujourd'hui. En 2003, le Sunset s'étend en occupant le rez-de-chaussée de l'immeuble pour créer une seconde salle, le Sunside. La répartition est nette : en haut, le Sunside accueille le jazz acoustique ; en bas, le Sunset reste fidèle au jazz électrique et aux musiques cousines.

Très vite, d'autres clubs rejoignent la rue. En 1983 également ouvre le Baiser Salé, au 58 rue des Lombards. Le club est fondé par trois frères antillais. Sa directrice artistique Maria Rodriguez oriente la programmation vers le jazz fusion, les musiques afro-caribéennes, les croisements avec la soul, le funk, le world. Le club est connu pour ses jam sessions jusqu'à six heures du matin et pour son rôle d'incubateur de jeunes talents.

En 1984-1985, le Duc des Lombards ouvre à son tour, au 42 rue des Lombards, à l'angle du boulevard de Sébastopol. Le club, plus orienté vers le jazz contemporain, devient sous la direction artistique de Jean-Michel Proust (ancien directeur d'antenne de la radio TSF) l'une des références mondiales pour le jazz acoustique. Rénové en 2007-2008, il accueille aujourd'hui environ 300 concerts par an, avec des têtes d'affiche comme Erik Truffaz, Melody Gardot, Ahmad Jamal, Brad Mehldau.

En juin 2006, les quatre clubs (Sunset, Sunside, Baiser Salé, Duc des Lombards) s'unissent dans une association unique au monde : Paris Jazz Club. Présidée par Jean-Michel Proust, avec Stéphane Portet comme secrétaire et Maria Rodriguez comme trésorière, l'association se donne pour mission de promouvoir collectivement la rue, ses clubs et le jazz parisien. Ses présidents d'honneur, parmi lesquels Alex Dutilh (producteur à France Musique), Claude Carrière (Académie du Jazz) et Daniel Humair (batteur et chef d'orchestre), donnent à l'association un poids considérable. L'opération phare, 1 entrée = 4 clubs, permet pour le prix d'un seul billet d'accéder à toute la programmation de la rue pendant une soirée.

Aujourd'hui, la rue des Lombards rassemble dans moins de cent mètres une concentration de programmation jazz unique en Europe. C'est sans doute, plus encore que Greenwich Village à New York ou Soho à Londres, la rue de jazz la plus dense au monde.

La scène parisienne en 2025-2026

À côté des institutions historiques (Caveau de la Huchette, New Morning, rue des Lombards), une scène plus diversifiée et plus alternative s'est développée durant la dernière décennie. Elle reflète l'évolution du jazz comme musique vivante, ouverte à d'autres esthétiques, et celle d'un public plus jeune et plus mobile.

Le Studio de l'Ermitage, dans le 20e arrondissement, est installé dans une ancienne biscuiterie de Ménilmontant. Salle de 200 places environ, il propose une programmation hybride mêlant jazz, world music, chanson française et musiques improvisées. Les acoustiques chaleureuses du lieu et l'ambiance familiale en font un des secrets bien gardés de la nuit parisienne.

La Gare Jazz, installée dans une ancienne gare en bord du Parc de la Villette, propose des concerts gratuits dans une logique d'ouverture et d'accessibilité. La programmation, audacieuse, fait la part belle aux jeunes collectifs parisiens qui cherchent à hybrider le jazz avec d'autres formes (électronique, hip-hop, improvisation libre).

Le Caveau des Oubliettes, dans des caves voûtées du XIIe siècle au cœur du Quartier latin, propose chaque soir à partir de 20h30 des duos piano-contrebasse, des trios, des sessions improvisées qui prolongent l'atmosphère des caves d'après-guerre dans un lieu où l'histoire se condense en quelques mètres carrés.

Côté artistes, la scène française du jazz n'a sans doute jamais été aussi riche depuis l'âge d'or des années 1950. Cécile McLorin Salvant, née à Miami en 1989 de mère française (originaire de la Guadeloupe) et de père haïtien, s'est formée en France au Conservatoire Darius Milhaud d'Aix-en-Provence auprès du saxophoniste Jean-François Bonnel. Sa victoire au Concours international Thelonious Monk en octobre 2010 a lancé une carrière fulgurante : trois Grammy Awards du meilleur album de jazz vocal (For One to Love en 2016, Dreams and Daggers en 2018, The Window en 2019), un dernier album Oh Snap sorti en 2025 chez Nonesuch Records. On a une chanteuse comme elle une fois par génération ou deux, a dit d'elle Wynton Marsalis.

Du côté instrumental, plusieurs noms émergent comme références internationales. Le saxophoniste Émile Parisien, le saxophoniste et chanteur Thomas de Pourquery (et son groupe Supersonic), la batteuse Anne Paceo (Victoires du Jazz 2011 et 2016, multiple Grammy nominee), le trompettiste Stéphane Belmondo, le pianiste Baptiste Trotignon, le pianiste israélien installé à Paris Yaron Herman. Tous tournent dans le monde entier et représentent l'excellence française d'aujourd'hui.

D'autres artistes internationaux ont choisi Paris comme port d'attache. Dee Dee Bridgewater, triple lauréate du Grammy, a vécu à Paris de 1986 à 2010, devenant une véritable icône nationale française. La chanteuse Melody Gardot, installée à Paris depuis plusieurs années, a été décorée chevalière de l'Ordre des Arts et des Lettres à la sortie de son album Entre eux deux (2022), enregistré en duo avec le pianiste français Philippe Powell, fils du pianiste brésilien Baden Powell.

Les grands festivals jazz d'Île-de-France

Au-delà des clubs, Paris et sa région offrent une saison de festivals qui rythment l'année jazz et attirent les meilleurs musiciens du monde. Deux grands rendez-vous structurent l'été : Paris Jazz Festival en juin-juillet, et Jazz à la Villette en fin d'été.

Le Paris Jazz Festival se tient au Parc Floral de Paris, dans le Bois de Vincennes (12e arrondissement). Créé en 1994 sous le nom évocateur À Fleur de Jazz, en référence aux jardins botaniques qui l'entourent, il est renommé Paris Jazz Festival en 1998. Une scène dédiée, l'Espace Delta, est inaugurée sur place en 1999. Pendant ses premières années, le festival était consacré aux seuls artistes français. Aujourd'hui, sa programmation est résolument internationale : jazz, blues, musiques du monde, croisements multiples. Le festival propose chaque week-end d'été des concerts gratuits (une fois l'entrée du parc payée, modique : 2,50 €). L'édition 2026 se tiendra du 28 juin au 6 septembre. La programmation est marquée par la venue de Melissa Aldana (4 juillet), de Tomoki Sanders (12 juillet), de Salomé Gasselin (15 août), de Célia Kameni (29 août) et du collectif japonais Kyoto Jazz Massive en clôture le 6 septembre.

Jazz à la Villette est le grand rendez-vous de fin d'été. Le festival trouve son origine en 1986 dans Halle That Jazz, événement annuel produit par la Grande Halle de la Villette, qui rassemble dès ses premières éditions les grands noms de la Great Black Music. Une édition mémorable en 1991 autour de Miles Davis reste dans toutes les mémoires. Le festival évolue avec la création de la Cité de la Musique en 1995 (puis de la Philharmonie de Paris en 2015), se renomme La Villette Jazz Festival en 1996, traverse une période difficile au début des années 2000, et renaît sous le nom actuel de Jazz à la Villette en 2002.

Depuis, le festival est devenu l'un des plus prestigieux d'Europe, proposant des programmations cinéma jazz, des concerts hommages aux légendes (Nina Simone, John Coltrane, Charlie Parker, Fela Kuti) et des têtes d'affiche internationales (Herbie Hancock, Maceo Parker, Charles Bradley, David Murray, Archie Shepp, Avishai Cohen, Tony Allen). Sa signature, empruntée à Frank Zappa, donne le ton : Le jazz n'est pas mort, il a juste une drôle d'odeur. L'édition 2026 aura lieu du 28 août au 6 septembre, dans les différents espaces du Parc de la Villette : Grande Halle, Philharmonie de Paris, Cité de la Musique, Cabaret Sauvage, et l'Espace Charlie Parker. Snarky Puppy est confirmé en tête d'affiche.

À l'échelle régionale, d'autres rendez-vous complètent ce paysage. Le Festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine (Seine-et-Marne), créé en 1968 dans le village où le guitariste a passé ses dernières années (il y est mort le 16 mai 1953), réunit chaque année en juin les meilleurs musiciens de jazz manouche du monde. Le festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés, en mai, perpétue dans le quartier mythique la mémoire de ses caves disparues. Les saisons jazz du Théâtre du Châtelet, de la Philharmonie de Paris, de la Maison de la Radio et de la Musique programment régulièrement les grands solistes contemporains.

Un héritage en mouvement

Plus d'un siècle après le débarquement des Harlem Hellfighters à Brest, le jazz à Paris n'est pas un objet de patrimoine figé. C'est une musique vivante, qui se transmet, se transforme et continue d'attirer chaque année une nouvelle génération de musiciens et d'auditeurs.

La transmission s'effectue à plusieurs niveaux. Au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, une classe de jazz a été créée en 1991, qui forme aujourd'hui une partie de l'élite française. Le Centre des musiques Didier Lockwood à Dammarie-lès-Lys, fondé par le violoniste en 2001, accueille chaque année des dizaines de jeunes musiciens venus du monde entier. Des écoles comme Bill Evans Piano Academy ou le département jazz de l'École Normale de Musique contribuent à entretenir ce vivier.

La scène vivante, elle, s'enrichit de nouveaux acteurs. Des collectifs comme Tigre d'eau Douce, Pixvae, Sons of Kemet (britanniques mais très programmés à Paris) explorent les croisements du jazz avec d'autres musiques. Le jazz manouche reste plus vivant que jamais avec des virtuoses comme Sébastien Giniaux, Adrien Moignard, Rocky Gresset, Antoine Boyer, qui prolongent l'héritage de Django et de Biréli Lagrène. Des chanteuses comme Anne Sila, Aïni Iften, China Moses apportent leur souffle propre.

Le public, lui, reste fidèle et se renouvelle. Les soirées dans les clubs de la rue des Lombards, du New Morning, du Caveau de la Huchette attirent un mélange de connaisseurs vétérans et de jeunes curieux. Les festivals d'été remplissent les pelouses du Parc Floral. Les jam sessions hebdomadaires (chaque dimanche au Sunset, le mercredi au Caveau, plusieurs soirs au Baiser Salé) permettent à des amateurs et à de jeunes professionnels de jouer aux côtés des plus expérimentés, perpétuant ainsi la grande tradition de transmission orale du jazz.

Quelque chose, dans le jazz à Paris, a traversé toutes les époques. Quelque chose qui était là dans l'orchestre de James Reese Europe sur la pelouse des Tuileries en août 1918, qui était là chez Bricktop dans les Années folles, qui était là dans la fumée du Tabou en 1948, qui était là quand Bud Powell jouait au Blue Note avec Kenny Clarke, qui était là quand Prince improvisait au New Morning à quatre heures du matin, et qui reste là, ce soir encore, quand un saxophoniste prend un solo sur la scène du Sunside ou que Cécile McLorin Salvant chante au Châtelet. C'est l'idée simple, presque modeste, qu'une musique née de loin, dans la douleur et dans la joie d'un peuple, peut trouver dans une ville étrangère une seconde maison, peut s'y installer, peut s'y reproduire, peut y inviter le monde entier à venir l'écouter.

Paris n'a pas inventé le jazz. Paris l'a aimé, accueilli, joué, mélangé, et finalement adopté. C'est ce qui fait que cette ville, plus qu'aucune autre en Europe, reste un siècle après le pari de quelques soldats afro-américains, l'une des grandes capitales mondiales du jazz.

Frise chronologique du jazz à Paris

1er janvier 1918. Le 369e régiment d'infanterie américain (Harlem Hellfighters) débarque à Brest avec à sa tête l'orchestre du lieutenant James Reese Europe. Les premières notes de jazz résonnent sur le sol français.
Été 1918. L'orchestre des Hellfighters donne plusieurs concerts à Paris. Aux Tuileries, devant 50 000 personnes aux côtés des grandes fanfares alliées, le 18 août au Théâtre des Champs-Élysées : c'est la révélation du jazz pour le grand public parisien.
1921. Sidney Bechet joue pour la première fois à Paris, à l'Apollo (rue de Clichy), avec les Jazz Kings de Benny Peyton.
1923. Darius Milhaud crée La Création du monde, ballet incorporant des éléments de jazz, témoignant de l'influence de cette musique sur les compositeurs français.
2 octobre 1925. La Revue nègre ouvre au Théâtre des Champs-Élysées avec Sidney Bechet et Joséphine Baker. Triomphe immédiat. Le tableau final, La Danse sauvage, marque l'imaginaire collectif.
26 octobre 1928. Incendie de la roulotte de Django Reinhardt à Saint-Ouen. Le guitariste manouche reste dix-huit mois à l'hôpital et perd l'usage de deux doigts. Il invente alors sa technique unique à deux doigts.
20 décembre 1928. Bagarre au pistolet entre Sidney Bechet et Mike McKendrick rue Fontaine. Onze mois à Fresnes, puis expulsion de France pour Bechet.
1932. Naissance du Hot Club de France comme club d'écoute, qui prendra forme officielle l'année suivante autour d'Hugues Panassié et Charles Delaunay.
2 décembre 1934. Premier concert officiel du Quintette du Hot Club de France à l'École Normale de Musique de Paris, avec Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt, Roger Chaput et Louis Vola. Naissance du jazz manouche.
1935. Publication du premier numéro de la revue Jazz Hot, qui paraît toujours aujourd'hui.
1937. Lancement du label Swing Records par Panassié et Delaunay, premier label entièrement dédié au jazz dans le monde.
1940. Django Reinhardt compose Nuages, mélodie devenue un hymne tacite de la France occupée.
Printemps 1946. Ouverture du Caveau des Lorientais, 5 rue des Carmes, par Claude Luter et son orchestre. C'est la première grande cave de jazz d'après-guerre.
1946. Le Caveau de la Huchette, 5 rue de la Huchette, devient un club de jazz. Il est aujourd'hui le plus ancien club de jazz parisien en activité ininterrompue.
11 avril 1947. Ouverture du Tabou, 33 rue Dauphine. Boris Vian, Juliette Gréco, Anne-Marie Cazalis y inventent le mythe germanopratin. Le club fermera en 1962.
Juin 1948. Ouverture du Club Saint-Germain, 13 rue Saint-Benoît. Charlie Parker et Miles Davis y joueront en 1949.
8 au 15 mai 1949. Premier Festival international de jazz à la salle Pleyel. Retour triomphal de Sidney Bechet. Premier voyage parisien de Miles Davis, alors âgé de 22 ans, qui y rencontre Juliette Gréco.
1950. Sidney Bechet s'installe définitivement en France, d'abord à Grigny puis à Garches.
1952. Sidney Bechet enregistre Petite Fleur, qui devient un succès populaire international.
16 mai 1953. Mort de Django Reinhardt à Fontainebleau, d'une hémorragie cérébrale. Il avait 43 ans.
Mars 1956. Le batteur Kenny Clarke s'installe à Paris. Il y restera jusqu'à sa mort en 1985 et deviendra le batteur attitré du Blue Note de Paris.
1957. Miles Davis enregistre à Paris la bande originale d'Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle, avec Barney Wilen, Pierre Michelot, René Urtreger et Kenny Clarke.
14 mai 1959. Mort de Sidney Bechet à Garches, le jour de son soixante-deuxième anniversaire. La France entière le pleure.
1959. Bud Powell s'installe à Paris et fonde avec Kenny Clarke et Pierre Michelot le trio des Three Bosses.
1963. Enregistrement à Paris de Our Man in Paris (Blue Note) avec Dexter Gordon, Bud Powell, Pierre Michelot et Kenny Clarke. Disque culte du jazz parisien.
1968. Création du Festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine, qui se tient encore chaque année en juin.
16 avril 1981. Ouverture du New Morning, 7-9 rue des Petites-Écuries, par Eglal Farhi (60 ans). Premier concert : Art Blakey et les Jazz Messengers.
Mai 1983. Ouverture du Sunset par Jean-Marc Portet rue des Lombards. Premier club de jazz de la rue.
1983. Ouverture du Baiser Salé, 58 rue des Lombards, par trois frères antillais.
1984-1985. Ouverture du Duc des Lombards, à l'angle du boulevard de Sébastopol.
1986. Première édition de Halle That Jazz à la Grande Halle de la Villette, ancêtre de Jazz à la Villette.
1994. Création du festival À Fleur de Jazz au Parc Floral, renommé Paris Jazz Festival en 1998.
2002. Refondation du festival sous le nom de Jazz à la Villette, dans une formule resserrée fin août.
2003. Ouverture du Sunside au rez-de-chaussée du Sunset, dédié au jazz acoustique.
Juin 2006. Création de l'association Paris Jazz Club regroupant les quatre clubs de la rue des Lombards.
Octobre 2010. Cécile McLorin Salvant remporte le Concours international Thelonious Monk à Washington, à 21 ans.
22 juillet 2010. Concert légendaire de Prince au New Morning : quatre heures, jusqu'au bout de la nuit.
30 novembre 2021. Joséphine Baker entre au Panthéon. Sixième femme et première artiste noire à y recevoir un cénotaphe.
2026. Paris Jazz Festival du 28 juin au 6 septembre au Parc Floral. Jazz à la Villette du 28 août au 6 septembre dans le 19e. Festival Django Reinhardt en juin à Samois-sur-Seine. Plus d'un siècle après les Tuileries, le jazz à Paris se porte bien.

Questions fréquentes

Quand le jazz est-il arrivé à Paris ?
Le jazz arrive officiellement à Paris avec l'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain, les Harlem Hellfighters, dirigé par le lieutenant James Reese Europe. Le régiment débarque à Brest le 1er janvier 1918. Pendant l'été 1918, l'orchestre donne plusieurs concerts à Paris, dont un mémorable au Théâtre des Champs-Élysées le 18 août 1918 et un concert majeur aux Tuileries devant 50 000 personnes aux côtés du British Grenadiers Band, de la Garde Républicaine et du Royal Italian Band. C'est à ce moment que les Parisiens découvrent vraiment cette musique syncopée.
Qui était Sidney Bechet et quel a été son lien avec Paris ?
Sidney Bechet (1897-1959) est un clarinettiste et saxophoniste soprano américain originaire de La Nouvelle-Orléans, considéré comme l'un des premiers grands improvisateurs de l'histoire du jazz. Il passe pour la première fois à Paris en 1921 à l'Apollo (rue de Clichy) avec les Jazz Kings de Benny Peyton. Il revient en 1925 avec la Revue nègre, qui ouvre au Théâtre des Champs-Élysées le 2 octobre 1925. Une bagarre au pistolet rue Fontaine, dans la nuit du 20 au 23 décembre 1928, l'envoie à la prison de Fresnes pour onze mois, puis le fait expulser de France. Il revient triomphalement en 1949 pour le Festival international de jazz salle Pleyel (8-15 mai 1949) et s'installe en France en 1950. Ses plus grands succès français datent de cette époque : Les Oignons (1949) et Petite Fleur (1952). Il meurt à Garches le 14 mai 1959.
Quand et où le Quintette du Hot Club de France a-t-il été créé ?
Le Quintette du Hot Club de France est fondé en 1934 par le guitariste Django Reinhardt et le violoniste Stéphane Grappelli, à l'initiative de Pierre Nourry et Charles Delaunay, dirigeants du Hot Club de France présidé par Hugues Panassié. Le groupe émerge de jam sessions informelles à l'Hôtel Claridge sur les Champs-Élysées durant l'été 1934, où Django et Grappelli font partie de l'orchestre du contrebassiste Louis Vola. Le premier concert officiel a lieu le 2 décembre 1934 à l'École Normale de Musique de Paris. Les membres originaux sont Django Reinhardt, Stéphane Grappelli, Joseph Reinhardt (frère de Django, guitare rythmique), Roger Chaput (guitare rythmique) et Louis Vola (contrebasse). Le quintette est l'un des premiers grands ensembles de jazz à cordes au monde.
Où se trouvaient les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés après la Libération ?
Les principaux clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés après-guerre étaient : le Caveau des Lorientais au 5 rue des Carmes (ouvert au printemps 1946 dans le sous-sol de l'hôtel des Carmes, repaire de Claude Luter) ; Le Tabou au 33 rue Dauphine (ouvert le 11 avril 1947, dans la cave de l'hôtel d'Aubusson, animé par Boris Vian et ses frères, fermé en 1962) ; le Club Saint-Germain au 13 rue Saint-Benoît (ouvert en juin 1948). Le Caveau de la Huchette, au 5 rue de la Huchette dans le 5e arrondissement, ouvre ses portes au jazz dès 1946 et reste aujourd'hui en activité. Tous étaient le quartier général de Boris Vian, Juliette Gréco, Anne-Marie Cazalis et de la jeune génération existentialiste.
Quels musiciens américains se sont installés à Paris dans les années 1950-1960 ?
Plusieurs grands jazzmen afro-américains ont fait de Paris leur résidence permanente ou prolongée. Kenny Clarke, le batteur cofondateur du bebop, s'installe à Paris en 1956 et y restera jusqu'à sa mort en 1985 ; il devient le batteur attitré du Blue Note de Paris (1959-1966) et forme avec Bud Powell et Pierre Michelot le trio The Three Bosses. Bud Powell s'installe à Paris en 1959 et y reste jusqu'en 1964. Don Byas, Albert Nicholas, Mezz Mezzrow se sont également installés en France. Dexter Gordon, bien que basé à Copenhague à partir de 1962, enregistre à Paris le célèbre Our Man in Paris en 1963. Donald Byrd joue plusieurs mois au Chat qui pêche en 1958. Chet Baker passe régulièrement par Paris à partir du milieu des années 1950. Plus tard, Dee Dee Bridgewater s'installera à Paris de 1986 à 2010.
Quels sont les grands clubs de jazz à Paris aujourd'hui ?
Paris compte plusieurs grands clubs historiques et contemporains. Rue des Lombards (1er arrondissement) : le Sunset (fondé en 1983 par Jean-Marc Portet, premier club de jazz de la rue), le Baiser Salé (1983), le Duc des Lombards (1984), et le Sunside (ajouté en 2003 au-dessus du Sunset, dédié au jazz acoustique). Ces quatre clubs sont fédérés au sein de l'association Paris Jazz Club créée en juin 2006. Le New Morning, 7-9 rue des Petites-Écuries dans le 10e, a ouvert le 16 avril 1981 avec Art Blakey et les Jazz Messengers en concert d'inauguration. Le Caveau de la Huchette, 5 rue de la Huchette dans le 5e, est ouvert au jazz depuis 1946. La Gare Jazz, dans une ancienne gare donnant sur le Parc de la Villette, propose des concerts gratuits. Le Studio de l'Ermitage dans le 20e accueille jazz et musiques du monde.
Quels sont les grands festivals de jazz à Paris ?
Les deux grands festivals jazz parisiens contemporains sont : le Paris Jazz Festival au Parc Floral de Paris (Bois de Vincennes, 12e arrondissement), créé en 1994 sous le nom À Fleur de Jazz et renommé Paris Jazz Festival en 1998, qui propose des concerts en plein air pendant l'été (édition 2026 : 28 juin - 6 septembre) ; et Jazz à la Villette, héritier de Halle That Jazz né en 1986, qui se tient fin août - début septembre à la Grande Halle de la Villette, à la Philharmonie de Paris et à la Cité de la Musique (édition 2026 : 28 août - 6 septembre). Le Festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine, en juin chaque année, prolonge l'héritage du grand guitariste manouche en Île-de-France.
Qui est Cécile McLorin Salvant ?
Cécile McLorin Salvant est une chanteuse de jazz franco-américaine née le 28 août 1989 à Miami, d'une mère française originaire de la Guadeloupe et d'un père haïtien. Elle s'installe à Aix-en-Provence en 2007 pour étudier le droit et le chant lyrique au Conservatoire Darius Milhaud, où elle découvre le jazz avec le saxophoniste Jean-François Bonnel. Elle remporte en octobre 2010 le prestigieux Concours international Thelonious Monk à Washington. Triple lauréate du Grammy Award du meilleur album de jazz vocal (For One to Love en 2016, Dreams and Daggers en 2018, The Window en 2019), elle est aujourd'hui l'une des voix les plus reconnues de sa génération. Son dernier album, Oh Snap, est sorti en 2025 chez Nonesuch Records.
Quel a été le rôle du jazz sous l'Occupation à Paris ?
Sous l'Occupation, le jazz traverse une période paradoxale. Officiellement qualifié de musique dégénérée par la propagande nazie, il continue pourtant d'être joué clandestinement et même publiquement, à condition de masquer ses origines américaines. Le Hot Club de France de Hugues Panassié et Charles Delaunay joue un rôle de préservation. Les titres américains sont francisés pour passer la censure : St. Louis Blues devient La Tristesse de Saint-Louis. Django Reinhardt, qui reste en France, compose Nuages en 1940, l'une de ses œuvres les plus célèbres, qui devient un véritable hymne de cette période. Des musiciens comme André Ekyan, Alix Combelle, Hubert Rostaing, et bien d'autres maintiennent l'activité jazz dans les caves parisiennes et les cabarets. Le swing devient pour beaucoup de jeunes parisiens, les zazous, un signe culturel de résistance et de différenciation par rapport à l'ordre occupant.

Sources et lectures

Pour aller plus loin

  • Reid Badger, A Life in Ragtime: A Biography of James Reese Europe, Oxford University Press, 1995. Biographie de référence du chef d'orchestre des Harlem Hellfighters.
  • Charles Delaunay, Django Reinhardt, Cassell & Jazz Book Club, 1963 (édition originale). Biographie écrite par le compagnon de route du Hot Club de France.
  • Boris Vian, Manuel de Saint-Germain-des-Prés (préface de Noël Arnaud), éditions du Chêne, 1974. Le guide satirique et tendre du quartier par celui qui en fut l'âme.
  • Hugues Panassié, Le Jazz Hot, Corrêa, 1934 puis 1942 ; The Real Jazz, Smith & Durrell, 1942. Textes fondateurs de la critique de jazz en France.
  • Tom Perchard, After Django: Making Jazz in Postwar France, University of Michigan Press, 2015. Analyse universitaire de la scène jazz française d'après-guerre.
  • Andy Fry, Paris Blues: African American Music and French Popular Culture, 1920-1960, University of Chicago Press, 2014.
  • William A. Shack, Harlem in Montmartre: A Paris Jazz Story Between the Great Wars, University of California Press, 2001.
  • Norma Miller et Evette Jensen, Swingin' at the Savoy, Temple University Press, 1996. Souvenirs d'une danseuse du Savoy Ballroom ayant croisé tous les musiciens de l'âge d'or.
  • Site officiel du New Morning : newmorning.com
  • Site officiel du Caveau de la Huchette : caveaudelahuchette.fr
  • Site officiel de Paris Jazz Club (Sunset, Sunside, Baiser Salé, Duc des Lombards) : parisjazzclub.net
  • Site officiel de Jazz à la Villette : jazzalavillette.com
  • Site officiel du Paris Jazz Festival au Parc Floral : parisjazzfestival.paris
  • Site officiel du Festival Django Reinhardt à Samois-sur-Seine : festivaldjangoreinhardt.com
  • Revue Jazz Hot, fondée en 1935, toujours publiée : jazzhot.net
  • Revue Jazz Magazine, parution mensuelle.
  • Documentaires : Django Reinhardt - Trois doigts de génie (Christian Pasquinelli, 2010) ; Une histoire du jazz en France (Romain Maitra, France Musique).
  • Films emblématiques tournés à Paris : Ascenseur pour l'échafaud (Louis Malle, 1957, musique de Miles Davis) ; Round Midnight (Bertrand Tavernier, 1986, avec Dexter Gordon) ; Django (Étienne Comar, 2017).
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